[L’histoire du terrorisme est écrite par l’État] À quoi servent les services de renseignement ?

«Charlie», révélateur de failles

RETOUR SUR | Le texte de loi sur le renseignement entend répondre aux tueries de janvier. Mais la collecte de renseignements n’est rien si les capacités d’analyse ne suivent pas.

Aux attentats de ­Paris, le gouvernement a apporté une réponse qui se voulait adaptée à la démesure des tueries de janvier. Si le projet de loi renseignement était prévu depuis des lustres, le texte a pris un tour hautement politique. Tout, absolument tout, devant désormais s’habiller de clinquant. Les journalistes accrédités auprès de la place Beauvau ont même reçu, le 21 janvier, des SMS égrenant la longue liste des unités qui allaient être renforcées : 1100 agents supplémentaires pour le renseignement, dont 500 à la Direction ­générale de la sécurité intérieure (DGSI), 500 au Service central du renseignement territorial (SCRT), 100 à la Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris, etc. Sans parler des 233 millions d’euros qui vont permettre d’acquérir de nouveaux logiciels, des armes, des gilets par balle.

Certes, certains services, au premier rang desquels la DGSI, manquent cruellement de personnel. Selon les chiffres obtenus par ­Libération, cette dernière, do­tée d’un peu plus de 3000 agents, surveille 1500 islamistes radicaux : 600 dans le cadre d’écoutes judiciaires et 900 via des écoutes administratives. Le tout ayant entraîné dernièrement le démantèlement de 13 réseaux et l’ouverture de 130 procédures.

«Nous manquons de cerveaux»

Sauf que le parcours des ­frères Kouachi révèle avant tout des failles béantes dans l’analyse des données recueillies : «En France, la collecte d’informations est efficace, mais nous manquons de cerveaux pouvant les mettre en perspective», témoigne un ponte de l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat). Les experts de l’antiterrorisme français ont délaissé les ­filières historiques d’Al-Qa­eda pour se concentrer sur les jeunes recrues de l’État islamique. Or, Chérif Kouachi, condamné en 2008 pour son implication dans la filière des Buttes-Chaumont, ainsi que son grand frère Saïd, se sont rendus au Yémen en 2011. Leur dangerosité ne fait alors aucun doute. Pourtant, le 7 janvier, lorsque leur carte d’identité est retrouvée dans leur voiture peu de temps après la tuerie de Charlie Hebdo, la DGSI ne dispose sur eux que de fiches rudimentaires. Selon le Monde, celle de Saïd Kouachi n’avait pas été actualisée depuis 2012. «S’ils n’étaient pas idiots au point d’avoir oublié leur carte d’identité, la DGSI aurait mis un temps fou à les retracer, soupire le gradé de l’Uclat. Il y a clairement eu un défaut de priorisation. Les renseignements ne doivent pas se structurer qu’autour de policiers. Il faut aussi des intellos, des linguistes, des ingénieurs pour savoir décrypter l’ordre du monde. Le souci, c’est qu’il va y avoir beaucoup de contractuels parmi les nouveaux.»

La trajectoire d’Amedy Coulibaly met en lumière une autre faille à laquelle ne répond pas le projet de loi : le tuilage des services. Si la DGSI n’a jamais vu le délinquant de droit commun arriver dans ses radars, le SCRT et le MS3 des prisons de Fleury-Mérogis et de Villepinte (le service de renseignement pénitentiaire) au­rait dû le signaler. Or, aucun élément n’a été transmis. Étrange lorsqu’on sait que Coulibaly a conversé des semaines durant par fenêtre interposée avec Djamel Beghal, cerveau d’un projet d’attentat déjoué contre l’ambassade des États-Unis à Paris… Simple – mais terrible – oubli ou réel problème de coordination ?

L’efficacité des services de renseignement altérée

En France, une interrogation demeure quant à la foultitude de services collectant des renseignements. Un parlementaire spécialiste de ces questions, s’indigne, par exemple, de la pertinence de la Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris : «Pourquoi ne pas la fondre dans la DGSI ? Plus on dispose de services, plus il y a de frontières à franchir, et le risque de déperdition s’accroît.» La réflexion peut être élargie au maintien d’un renseignement spécifique à la gendarmerie.

Enfin, quid de la désastreuse fusion entre DST et RG menée par Sarkozy en 2008 ? Ce rapprochement a conduit paradoxalement à couper en deux les équipes des renseignements généraux ­basées en province. Une partie a été dispatchée dans les anciennes sous-directions de l’information générale tandis qu’une autre a été ventilée dans feu la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). L’efficacité des services en est encore altérée : «Détruire des équipes qui bossaient bien n’a pas été une riche idée. Nous en payons encore les conséquences aujourd’hui. Ce projet de loi aurait pu être une belle occasion de rétablir un équilibre», ­conclut, las, Jean-Marc Bailleul, secrétaire général du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure.

Publié par des larbins de la maison Poulaga (Willy Le Devin, Liberation.fr, 5 avril 2015)

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