[L’histoire du terrorisme est écrite par l’État] À qui profite Facebook ?

Apologie du terrorisme : leurs « amis » Facebook ont prévenu la police

M. M., 21 ans, habite Courtalain (Eure-et-Loir), 625 habitants, et vient d’être condamné à dix-huit mois de prison, dont douze ferme, pour apologie d’acte de terrorisme. « Ça m’a mis dans la merde », lâche-t-il au téléphone. Dans le petit village, tout le monde se connaît et la décision de justice s’est ébruitée aussi sec.

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« Le regard des gens, on le ressent sur nous », raconte-t-il. Alors qu’il faisait une course avec sa copine, un homme l’a fixé jusqu’à ce qu’il quitte le parking. Les gens se retournent, regardent par sa fenêtre. Il vient de terminer un CDD de six mois dans le bâtiment et son patron ne préfère pas le reprendre.

« Ça m’a catalogué terroriste. »

Après les attentats du début du mois, M. M. a publié sur sa page Facebook une vidéo de décapitation qu’un de ses amis avait partagée depuis la Syrie (« Pour pratiquer sa religion, et non pour faire le djihad »).

Il a aussi commenté une publication apparue sur son fil d’actualité (il ne se souvient plus comment) : « Un coup de crayon et un coup de kalach, c’est la même chose. » Alors, quelqu’un avec qui il était « ami » sur Facebook s’est déplacé à la gendarmerie.

« C’est ma sœur qui a porté plainte [qui a prévenu la police, ndlr]. »

Un gros différend familial

L’homme est confus quand il explique qu’il voulait faire apparaître le décalage entre les réactions à l’attentat de Charlie Hebdo et les réactions à ce qui se déroule en Syrie. « Je ne voulais pas faire l’apologie du terrorisme », assure-t-il. « Je ne dis pas que c’était bien fait pour eux. »

À la barre du tribunal correctionnel de Chartres, le 15 janvier dernier, il a regretté.

« J’aurais dû réfléchir avant. »

Depuis, M. M. a supprimé son compte Facebook. « Je ne compte pas m’en recréer un de sitôt », ajoute-t-il avec empressement.

« Si c’est pour être surveillé, mieux vaut communiquer avec mes vrais amis par téléphone. »

Le jeune homme et sa sœur ont un gros différend familial. Lui n’explique pas son geste : « Elle aurait pu me venir me parler. »

Signalés à la police plutôt qu’à Facebook

Depuis les 7, 8 et 9 janvier, la liste des condamnations pour apologie d’actes de terrorisme s’allonge. Elles varient fortement d’un tribunal à l’autre. Quand le message est relayé sur Internet, via les réseaux sociaux par exemple, la peine encourue est plus lourde : jusqu’à sept ans de prison et 100’000 euros d’amende.

Ces affaires soulèvent une question gênante : quand il s’agit de Facebook, où la frontière entre vie publique et vie privée est ambiguë, comment les publications sont-elles signalées ?

Un bouton permet de rapporter les posts faisant « l’apologie de la violence », sur Facebook. Ces signalements sont traités dans les 72 heures, les cas d’apologie au terrorisme étant examinés en priorité par un modérateur et retirés dans la foulée, si la publication enfreint la loi locale.

Dans certains cas, et ce n’est pas systématique, Facebook en informe directement les autorités judiciaires. « Lorsque la situation l’exige », précise un porte-parole de la firme américaine qui, « pour raison de sécurité », ne veut donner aucun détail.

Le réseau social collabore avec la justice : il peut supprimer sur demande et après examen toute publication mais aussi communiquer des informations sur ses utilisateurs.

Mais dans la plupart des affaires jugées ou en cours pour apologie du terrorisme, ce n’est pas Facebook qui a contacté la police. Plutôt les utilisateurs eux-mêmes.

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Principaux services de lutte antiterroriste selon leur mission

Sur les murs des amis de nos amis

Pour ce Valettois de 27 ans, condamné en comparution immédiate à un an de prison dont trois mois ferme pour apologie du terrorisme par le tribunal correctionnel de Toulon (Var), c’est l’ami d’un de ses 157 amis Facebook qui a prévenu la police, en joignant des captures d’écran.

Lui avait publié des photos de djihadistes sur son compte. « On a bien tapé, mettez la djellaba, on ne va pas se rendre, il y a d’autres frères à Marseille », écrivait-il, laissant sous-entendre qu’un autre attentat allait se produire.

Parce que ses publications étaient visibles par ses amis et leurs amis, elles sont apparues sur le mur Facebook d’un tiers, qui a contacté les autorités. « Je ne critique pas la personne qui a eu ce geste citoyen », balaie l’avocat du jeune homme, Me Arnaud Lucien.

« Sorti de son contexte, on pouvait le croire. »

« Une forme d’humour sans talent, absurde et abjecte », dit-il encore pour qualifier les propos de son client.

« On n’a pas affaire à un dangereux terroriste mais à un jeune homme un peu fragile qui pensait faire une mauvaise blague à ses copains. Il a voulu se rendre intéressant d’une mauvaise manière, sans se rendre compte de la portée des réseaux sociaux. »

Me Arnaud Lucien ne l’a pas évoqué dans sa plaidoirie mais avec un compte de 157 amis, « on est à la frontière de la communication privée ».

« J’ai plaidé la stupidité »

Le commissariat de Castres (Tarn) a reçu plusieurs appels la semaine dernière de personnes signalant des commentaires Facebook. Deux internautes, amis sur le réseau social, ont été poursuivis :

• le premier, âgé de 24 ans, a été condamné devant le tribunal correctionnel à cinq mois de prison ferme pour apologie d’un acte terroriste. Il avait écrit, en commentaire d’un statut, que l’attentat à Charlie Hebdo était un « jour de fête » et sur son mur, avait partagé la vidéo de la mort du policier Ahmed Merabet, accompagnée d’un commentaire ironique.

« J’ai plaidé la stupidité », rapporte son avocat, Bertrand Tomasini.

« Il n’a pas le profil d’une personne en train de se radicaliser. »

• Le second, mineur et auteur de la première publication commentée, est convoqué le 20 février devant le tribunal pour enfants à Castres.

Surveillance mutuelle ou « sousveillance »

Sans juger du fond de ces affaires, ces histoires soulèvent deux aspects des réseaux sociaux.

La limite entre vie privée et vie publique, s’il fallait le rappeler, est souvent floue et mal maîtrisée par ceux qui les utilisent.

Et si ces réseaux sont accusés d’être des lieux propices à la radicalisation (à cause des algorithmes), ce sont avant tout des lieux de surveillance mutuelle. Depuis décembre dernier, les internautes sont d’ailleurs incités à signaler des comportements illicites sur Internet sur la plateforme Pharos.

Dans Voir et pouvoir. Qui nous surveille ? (éd. Le Pommier, 2009), Jean-Gabriel Ganascia proposait de donner un nom à ce nouveau phénomène : la « sousveillance ». Non plus une surveillance exercée depuis le haut par une puissance désincarnée et invisible, mais une observation et un contrôle de tout le monde par tout le monde. Nous y sommes.

Publié par des larbins de la maison Poulaga (Émilie Brouze, Rue89, 23 janvier 2015)

 

« Notre société a produit ce qu’elle rejette aujourd’hui comme une monstruosité infâme »

Après le temps de la sidération, le temps de la communion et le temps du recueillement autour des victimes des assassinats des 7, 8 et 9 janvier, devra venir le temps de la réflexion sur ces événements tragiques. Or l’émotion légitime et l’apparent consensus qui en a résulté tendent à délimiter l’espace du pensable et a fortiori du dicible. Un périmètre de sécurité idéologique impose ce qu’il est acceptable d’interroger et ce qui ne saurait l’être.

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Les députés observent une minute de silence en hommage aux victimes des attentats avant le discours du premier ministre Manuel Valls sur la poursuite de l’engagement des forces armées françaises en Irak, le 13 janvier 2015

Condamner est nécessaire, analyser devient suspect. « Il y en a assez de toujours essayer de comprendre. À force de trop vouloir expliquer, nous avons fait preuve de complaisance depuis trop longtemps », me disait une personnalité de gauche connue pour ses engagements citoyens. Comprendre, ce serait déjà justifier. Ne plus comprendre, donc : se contenter de juger. Non seulement les tueurs, mais aussi les lycéens de Seine-Saint-Denis qui ne veulent pas respecter la minute de silence, les musulmans qui refusent de dire qu’ils sont Charlie, les personnes qui n’ont pas manifesté le 11 janvier, les collectivités qui offrent la possibilité de repas hallal dans les cantines des écoles – et les chercheurs qui essaient, justement, de comprendre.

« Excuses sociologiques »

On devine en effet le danger qu’il y aurait à tenter d’expliquer : ce serait s’exposer au risque de découvrir en quoi notre société a produit ce qu’elle rejette aujourd’hui comme une monstruosité infâme. Les causes sociales n’ont certes jamais eu bonne presse dans la pensée libérale, pour laquelle le sujet est le seul responsable de ses actes, mais elles ont longtemps nourri la réflexion socialiste, du moins jusqu’à ce qu’un Premier ministre les assimile à des « excuses sociologiques ».

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Exeunt les causes sociales – et avec elles tous les travaux de sciences sociales qui s’efforcent de les analyser. Ne restent que des individus, démonisés et pathologisés, dont un commentateur décrit les « tares morales », incluant dans un même diagnostic les meurtriers et tous ceux qui leur ressemblent par leurs caractéristiques sociales, ethniques et religieuses supposées : les « jeunes de banlieue ». Prenons pourtant le risque d’éclairer l’expérience qu’ont ces derniers de notre société tant célébrée pour sa défense des valeurs républicaines.

Vivant dans des quartiers fortement ségrégués dans lesquels les taux de chômage et de précarité sont particulièrement élevés, ils prennent très tôt l’habitude de la stigmatisation et des discriminations. En guise d’éducation civique, leurs parents leur enseignent qu’ils doivent subir sans broncher les provocations des policiers lorsqu’ils sont soumis à des contrôles d’identité en raison de leur apparence. Quand ils recherchent un emploi, ils observent que, quelque diplômés qu’ils soient, leur couleur et leur patronyme érigent des obstacles difficilement franchissables, et quand ils sont en quête d’un logement, ils constatent que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Prier dans des lieux indignes

Les informations glanées dans les médias leur apportent quotidiennement leur lot de commentaires racistes, xénophobes et islamophobes de la part de responsables politiques, solennellement réprouvés par les autorités qui ajoutent néanmoins que ces formules extrêmes sont « de mauvaises réponses à de bonnes questions ».

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S’ils sont musulmans, ils prient dans des sous-sols ou des préfabriqués, faute d’avoir obtenu une autorisation pour construire un lieu de culte digne, et bénéficient de jours fériés à Noël et à Pâques, pour le jeudi de l’Ascension et le lundi de Pentecôte, pour l’Assomption de la Vierge et la Toussaint, tandis qu’on les rappelle à l’ordre de la laïcité s’ils viennent à manquer l’école ou le travail le jour de l’Aïd.

À l’occasion, ils découvrent que, dans les prisons irakiennes et afghanes, des GIs urinent sur les corans des détenus pour les humilier ; ils constatent que la persécution des chrétiens par l’État islamique suscite bien plus de réprobation internationale que la torture des musulmans par l’armée des États-Unis ; ils apprennent que, dans les territoires palestiniens, une opération militaire soutenue par le gouvernement de la France fait des milliers de victimes parmi la population civile et que les manifestations de protestation contre ces bombardements sont interdites par le ministère de l’Intérieur.

Fait remarquable au regard de ces circonstances, dans leur très grande majorité, tous ces jeunes se taisent pourtant ; ils essaient de s’en sortir ; ils apprécient les efforts méritoires de professionnels et d’associations qui s’efforcent de les y aider ; et comme leurs parents avant eux, ils espèrent que leurs enfants auront plus de chance. En somme, ils respectent un pacte républicain et une promesse démocratique que la société n’honore guère à leur égard. Et lorsqu’un hebdomadaire satirique tourne en dérision ce qu’ils ont de plus sacré et qu’ils se sentent insultés au nom de ce qu’on leur dit être la liberté d’expression, ils détournent simplement le regard.

Prédicateurs illuminés ou cyniques

Cependant, quelques-uns parmi eux entrent dans la délinquance ou la criminalité, voire, au contact de prédicateurs illuminés ou cyniques, basculent dans la radicalité religieuse et la violence meurtrière, quand d’autres, peut-être tentés de les suivre, vivent par procuration ces carrières de révolte dans lesquelles ils n’entrent heureusement jamais.

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Alors, se réclamant de valeurs dont ils oublient qu’eux-mêmes les appliquent sélectivement tandis qu’elles sont reconnues par la plupart des musulmans, celles et ceux qui considèrent qu’il serait dangereux de comprendre s’indignent. Contrairement à ce collectif d’enseignants et de citoyens qui déclare lucidement que « nos enfants ont tué nos frères », eux pensent qu’analyser serait risquer de dévoiler un passé problématique, un présent difficile et un futur compromis – risquer de devoir reconnaître une responsabilité dans une tragédie qui meurtrit mais rassemble. Décidément, mieux vaut juger, c’est-à-dire condamner – à l’opprobre, à la prison, au silence, peu importe pourvu que ce soit dans la conscience du devoir accompli.

« Nous sommes un peuple », titre avec enthousiasme un quotidien au lendemain de la manifestation du 11 janvier. Et tous ceux qui savent qu’ils n’en sont pas, de ce peuple, qu’ils n’y sont pas les bienvenus, tolérés tout au plus, continuent de se taire. Ils voient se mettre en place une protection policière aux abords des synagogues mais non des mosquées où profanations et agressions se multiplient. Ils regardent le président de la République aller prier aux côtés du chef de cet État israélien auquel il avait naguère déclaré son « amour » et se demandent quand il en fera de même dans un de leurs lieux de culte. Ils entendent le Premier ministre affirmer, dans un bel élan de solidarité : « Sans les Juifs de France, la France n’est plus la France ». Et, sans guère d’illusion, ils rêvent du jour où un chef de gouvernement français oserait prononcer ces mots : « Sans les musulmans de France, la France n’est plus la France ».

Didier Fassin, professeur de sciences sociales à l’Institute for Advanced Study de Princeton (New Jersey) – LeMonde.fr, 15 janvier 2015

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