[Journaflics] Black blocs : plongée dans l’ultragauche anti-G8

Pendant plusieurs jours, notre journaliste a côtoyé incognito les militants de l’ultragauche qui avaient prévu d’intervenir durant le G8 de Deauville.

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Samedi 21 mai. La rue est à eux — Le village « alternatif » a été installé dans un camping désaffecté de la forêt de Montgeon, au Havre (Seine-Maritime). Autour de moi, les « black blocs » s’équipent avant le combat : lunettes de plongée ou de ski pour protéger les yeux en cas de jet de bombes lacrymogène, flacon de sérum physiologique dans la poche, pull à capuche noire, keffieh. Certains ont un masque à gaz et l’un d’eux enfile même un gilet pare-balles.

Comme les autres, j’ai du jus de citron sur moi pour asperger mon foulard en cas de charge des forces de police. L’acidité réduit l’effet des lacrymo et aide à mieux respirer. Pour ne pas se faire repérer après les manifestations, les black blocs portent des vestes réversibles et ont de quoi se changer dans leur sac à dos, notamment des vêtements de couleurs vives pour contraster avec leur uniforme d’action. Parmi les 200 militants altermondialistes du camp autogéré, je repère une quarantaine de black blocs, dont à peine cinq filles, plutôt suiveuses que meneuses.

« Avant de partir, notez bien le numéro de la legal team ! » entend-t-on crier à répétition. Un marqueur passe de main en main et nous nous tatouons à l’intérieur du bras le numéro de portable d’un membre de l’équipe juridique du camp en lien avec un avocat. Utile en cas d’arrestation. Quatre black blocs portent tant bien que mal une grande table peinte en rouge, taguée d’un message anarchiste et qui peut se transformer en bouclier, si besoin. Nous nous élançons dans la forêt d’un pas pressé. Un des membres de la medical team du groupe nous guide. Arrivés à hauteur de la manifestation, qui rassemble près de 5000 altermondialistes, les black blocs se regroupent au niveau de la CNT, un syndicat anarchiste. Au passage, quelques boules de peinture sont jetées sur la douane, symbole de la force répressive de l’État. « Vous, les barjos, vous allez vous calmer ! » tente un syndicaliste du service d’ordre de la CGT, qui se voit répondre : « Police syndicale, milice du capital ! » Le ton monte. Arrivé à la fin du parcours, un black bloc donne de grands coups de pied dans la vitrine d’une banque. D’autres le rejoignent. Pour les black blocs, le chantier du tramway offre une tranchée de pierres à jeter. En deux temps, trois mouvements, ils renversent quatre poubelles qu’ils enfument. La rue est à eux, et la visibilité des « BACeux », les policiers de la brigade anticriminalité, en civil, amoindrie. Quatre vitrines de banques et de mutuelles sont pulvérisées. Au loin, j’aperçois une rangée de CRS, et je me rends compte que, si les policiers chargent, ce sera le carnage, car nous nous engouffrons en masse dans un cul-de-sac.

Les forces de l’ordre ont bien saisi la technique anglaise du kettling, consistant à coincer tous les manifestants dans une souricière. Le service d’ordre de la CGT forme une barrière humaine pour empêcher les black blocs de se réfugier à l’intérieur. Alors qu’un policier de la BAC tente d’embarquer quelqu’un, une foule d’une centaine de personnes se rue sur lui, et quelques-unes lui lancent des pavés. L’agent et ses collègues battent en retraite. Applaudissements. Les black blocs se félicitent de ce « mouvement de solidarité ».

Dimanche 22 mai. Des léninistes, des anarchistes — J’apprends que cinq jeunes du village alternatif ont été arrêtés pour dégradation de biens et violence pendant la nuit. La legal team est sur le qui-vive. Elle est en contact avec l’avocat Antoine Mary, habitué des affaires impliquant des militants engagés. Les quelques 12’000 policiers et militaires prévus dans la région pour endiguer ce « contre-G8 » me donnent l’impression de surestimer les forces tactiques de leurs adversaires.

Les Allemands, qui avaient fait leurs preuves à Strasbourg (Bas-Rhin) lors du contre-sommet de l’Otan de 2009, sont absents. Leur « sens de l’organisation » est d’ailleurs regretté au Havre par les black blocs français et d’Europe de l’Est. Les militants, ici, sont peu nombreux et je comprends pourquoi : les altermondialistes ont conseillé des actions décentralisées à la fin de l’année 2010, pour déjouer les pièges de la police. Du coup, la quarantaine de black blocs présents n’atteint pas le seuil de la « masse critique » permettant les actions d’ampleur. La plupart ont une petite vingtaine d’années, de la gouaille, et ne se prennent pas la tête pour élaborer leurs tactiques.

Certains sont des red skins, avec des chaussures type Dr. Martens, pantalon noir et bretelles. J’ai beau savoir qu’ils sont antifascistes — « antifaf », comme ils disent —, donc antiskinhead, leurs crânes rasés leur donnent un air agressif. Entre eux, les black blocs discutent des différents squats politiques dans lesquels ils ont vécu, de leurs petits boulots, des astuces pour toucher des aides. Certains sont étudiants ; les autres, sans emploi fixe, veulent « faire du social ». Ce sont avant tout des militants surréactifs : ils vadrouillent en Europe au gré des manifestations altermondialistes. Issus de la mouvance anarcho-autonome pour la plupart, ils ont une vraie conscience politique, même s’ils estiment qu’aucun parti ne les représente. Certains se revendiquent léninistes ; d’autres, anarchistes. Ils s’informent sur tous les sujets de justice sociale. Dans leur optique, casser est une technique d’action conçue pour faire passer un message, leurs cibles évoluant selon le thème des manifestations. Ce faisant, ils ne nient pas le plaisir qu’ils prennent à détruire les biens de multinationales et même de l’État, qui, à leurs yeux, ne leur apporte rien.

Lundi 23 mai. « Anticapitalista ! » — Dans l’ensemble, la cohabitation fonctionne plutôt bien dans le camp entre les black blocs, qui s’interdisent de boire de l’alcool avant leurs actions, les hippies et les punks, défoncés à longueur de journée. L’assemblée générale décide de faire partir la « commission action » en repérage au pont de Normandie, en prévision de la manifestation du jeudi suivant avec les syndicats, « au plus près de Deauville ».

Ce matin-là, les black blocs, qui plaisantent entre eux, ne me paraissent pas si dangereux. Ils semblent juste plus révoltés que les autres jeunes de leur âge. Une vingtaine de personnes s’en va gaiement en direction de la gare. Je les entends crier : « Anticapitalista ! » On m’explique que des agents de la BAC ont à nouveau embarqué un membre du camp, exceptionnellement isolé, les black blocs se déplaçant toujours en groupe pour éviter les arrestations. Les jeunes ont accouru en direction des policiers pour tenter de récupérer leur « camarade ». Cette fois, l’action de solidarité a échoué, le bloc n’étant pas assez fourni ni compact. Les agents ont sorti les matraques télescopiques et embarqué un deuxième jeune, puis Ben [Son prénom a été modifié], accusé d’avoir craché sur un policier alors qu’il se tenait à l’écart du mouvement. Les autres se sont carapatés comme des lapins. Le soir, quand je reviens au camp, je vois sur les panneaux d’affichage que des formations « bloc » et « clown bloc » sont prévues cette nuit-là. Déguisées, les personnes soutenant les black blocs mais refusant l’affrontement direct avec la police s’occupent de faire diversion avec leur nez rouge.

Mardi 24 mai. Des RG dans le camp ? — Des hélicoptères survolent le camp et des voitures de la BAC sont postées à l’entrée. Les black blocs aperçoivent un appareil d’écoute à distance, ils tentent une action d’intimidation et font reculer les policiers. Le déploiement des forces de l’ordre est démesuré : près de 4000 au Havre, pour la vingtaine de black blocs restant. J’entends des rumeurs de RG infiltrés dans le camp. Je ne sais pas si la paranoïa ambiante est justifiée ou non, tout ce que je crains, c’est qu’on me prenne, moi, pour un flic, « bras armé du capitalisme ». Je n’ose pas imaginer ce qui m’arriverait s’ils découvraient que je suis journaliste pour un « média de masse » considéré comme « diffuseur de la pensée capitaliste ». Ben est relâché.

Mercredi 25 mai. « Flic suicidé, à moitié pardonné ! » — Les occupants du camp débattent de la précarité. Les black blocs sont bien placés pour en parler, ils sont tous fauchés, et passent leur temps à se taxer des cigarettes roulées. Alors que j’imaginais une organisation parfaitement huilée, je me rends compte que les black blocs se greffent simplement aux villages altermondialistes, et voyagent en stop, le plus souvent. Ben se fait de nouveau arrêter. En l’apprenant, une quarantaine de personnes du camp se dirigent vers le commissariat, criant : « Justice partout, police nulle part ! » et « Stop au harcèlement psychologique ». D’après la rumeur, Ben pourrait être relâché s’il « donnait » celui qui a craché sur un agent. Le procureur Nachbar sort devant le commissariat pour entamer la discussion. Il est accueilli au cri de : « Un flic, une balle ; un proc, une rafale ! » Un autre de leur slogan favori ? « Flic suicidé, à moitié pardonné ! »

Jeudi 26 mai. Rendez-vous au G 20 — Les forces de l’ordre contrôlent toujours les voitures qui sortent du campement. Ben est finalement relâché sans être jugé, alors que personne ne s’est rendu. La pression policière a été efficace, puisque la plupart des black blocs quittent Le Havre avant même les manifestations prévues à la plage et au pont de Normandie. Le sommet du G 8 s’ouvre sans encombre, alors que les black blocs sont déjà passés à l’étape suivante : le contre-G 20 prévu à Cannes (Alpes-Maritimes), en novembre prochain. Cette fois, ils ont bien l’intention de reprendre la main.

« Black blocs » : le terme désigne, à l’origine, le bloc que les militants forment tactiquement. Les premiers black blocs sont apparus à Berlin-Ouest, dans les années 1980, en réaction aux évacuations de squats politiques par les forces de l’ordre. Partisans de la violence pour mettre à bas le système capitaliste, ces anarchistes issus de la mouvance autonome interviennent en marge des manifestations organisées à l’occasion des grands conclaves internationaux. Ils ont essaimé en Europe, notamment en Italie et en Suisse.

Leur presse (Antoine Marnet, L’Express), 5 juin 2011.

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1 Response to [Journaflics] Black blocs : plongée dans l’ultragauche anti-G8

  1. solidarité says:

    Les journaflics n’ont parfois pas la peine d’infiltrer des mouvements quand des militants-tes acceptent leur invitation pour un article … ou/et quand d’autres omniprésents carriéristes et pseudo-contestataires balancent partout et systématiquement leur nom, courriel, portable, et montrent leur tronche à chaque déplacement de caméra.

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