[Mort aux el-Assad et à tous leurs complices !] Du terrorisme et de l’État : le cas de la « Katiba des Tchétchènes »

Qui a créé et manipule la Katiba des Tchétchènes, nouvel « épouvantail jihadiste » en Syrie ? (2/2)

La présence de Tchétchènes en Syrie n’est pas une nouveauté. L’Encyclopédie des Familles Damascènes de Mohammed Charif al-Sawwaf la fait remonter à plusieurs siècles. Comme nombre de leurs frères sunnites du Maghreb et du Moyen-Orient, des Circassiens (Tcherkesses, Daghestanais, Tchétchènes…) se sont jadis installés à Damas. Les uns étaient en quête d’approfondissement de leurs connaissances religieuses. D’autres recherchaient des maîtres dans l’étude des « voies » du soufisme. D’autres étaient désireux d’améliorer les techniques de tel ou tel artisanat. Passant par là au hasard d’un voyage de commerce ou d’un pèlerinage, quelques uns ont été conquis par l’atmosphère particulière de cette ville, ouverte aux étrangers et apte à les assimiler. Ultérieurement, engagés de façon plus ou moins volontaire dans les rangs de l’armée de la Sublime Porte, certains sont restés en Syrie où ils avaient déjà fondé une famille lorsque l’Empire ottoman s’est effondré.

Ceux qui font actuellement parler d’eux, dans le nord du pays en particulier, proviennent en majorité de l’étranger. Des Tchétchènes sont mentionnés parmi les combattants jihadistes depuis le milieu de l’année 2012. Comme les Libyens, désireux de rendre à Bachar al-Assad la monnaie de sa pièce en coopérant au renversement de son régime, allié jusqu’à la dernière heure de Moammar Qaddafi, des Tchétchènes n’ont pas tardé à arriver en Syrie. Ils voulaient combattre un régime que les Russes, auteurs de tant de crimes et de désolation dans leur pays, portaient depuis des mois à bout de bras aux niveaux politique, diplomatique, économique et militaire.

Leur apparence est caractéristique et ils sont aisément reconnaissables. Mais leur nombre est limité. Le chiffre de 6000 hommes, avancé dans une étude de février 2013, est tout à fait farfelu. Il ne repose sur aucune évaluation sérieuse. D’ailleurs l’imputation, dans le même article, de la « fuite d’au moins 700’000 personnes de Syrie » (en 2012) aux « massacres régulièrement commis par l’opposition islamiste principalement sunnite contre des minorités ethniques et religieuses », montre que son auteure a moins pour volonté d’informer sur la réalité du conflit, qui a principalement jeté hors de Syrie des musulmans sunnites, que de justifier les craintes russes pour la « potentielle déstabilisation du Caucase par la guerre civile en Syrie ». Le chiffre d’une centaine, fourni en avril 2013 par un combattant tchétchène répondant au sobriquet d’Abou Hamza, ou celui de 200, avancé par le chef du Service de Renseignement intérieur russe en juin 2013, sont certainement plus proches de la réalité.

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Abou Omar al-Chichani (au centre)

Sans doute en raison de leur expérience des combats, acquise pour les uns dans la lutte contre le « bouillant colonel », pour les autres dans la guerre pour l’autonomie qui oppose leur pays à la Russie depuis le début des années 1990, certains de ces combattants étrangers ont été en mesure d’imposer leur autorité au groupe dans lequel ils étaient accueillis. C’est le cas du Libyen Mahdi al-Harati, l’un des héros de la seconde bataille de Tripoli devenu en Syrie le chef du Liwa al-Oumma, et d’Abou Omar al-Chichani, vétéran des guerres de Tchétchénie, dont l’autorité s’est étendue en quelques mois de Katibat al-Mouhajirin (Brigade des Émigrants… en référence aux compagnons du prophète Mohammed ayant « émigré » avec lui de la Mecque à Médine en 622) à Jaïch al-Mouhajirin wa-l-Ansar (Armée des Émigrants et des Partisans, ce dernier terme renvoyant à ceux qui, à Médine, s’étaient rangés du côté du prophète de l’Islam), toutes deux composées de combattants originaires de divers pays.

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Mais avec la Katiba des Chéchènes, il s’agit de tout autre chose. Selon Itab Mahmoud, elle est apparue au printemps 2013, comme un groupe déjà constitué fort de près de 200 hommes, dont les uns parlaient tchétchène et les autres russe. Sous la conduite d’un certain Abou Omar al-Koweïti, ils se sont installés d’autorité dans les environs d’al-Machhad, au sud-est des villages d’Aqrabat et de Qah. Situé à 3 km du village d’Atmeh, ce hameau est également distant de 5 km du poste frontière de Bab al-Hawa. Il s’agit donc d’une position stratégique, à proximité immédiate de la frontière qui sépare la Syrie du Liwa d’Iskandérun. Ils ont accaparé des terrains agricoles pour en faire leur campement. Les habitants du village les ont laissé faire : ils n’étaient pas en mesure de les chasser pour récupérer leur bien et ils les ont crus lorsqu’ils ont affirmé être là pour « combattre le régime et défendre le peuple syrien opprimé ».

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Situation du village d’al-Machhad

Rapidement, le comportement de ces moujahidin les a intrigués. Ils manifestaient une intransigeance à laquelle la population locale n’était pas habituée. Ainsi, ayant interdit aux villageois de fumer, ils ont coupé deux doigts d’un homme qu’ils avaient surpris une cigarette à la main. Ils menaçaient de procès les hommes dont les épouses portaient, selon eux, des vêtements « inadaptés ». Ignorant que l’école chaféite à laquelle appartiennent la plupart des habitants de cette région autorise les femmes à montrer leur visage et leurs mains, ils passaient de village en village pour les inciter à adopter le voile intégral. C’est pourquoi, lorsqu’ils ont demandé aux habitants des environs de leur donner leurs filles en mariage, ils n’ont reçu que des réponses négatives. En revanche, pour rallier à eux ceux qu’ils pouvaient, ils proposaient des salaires mirobolants aux hommes qui acceptaient de rejoindre leur groupe. Le plus connu d’entre eux se faisait appeler Abou al-Banat. Il semblait être tchétchène ou russe. Pour affirmer son autorité, il avait tué pour un motif obscur, également au début du mois d’avril, un habitant d’un village voisin.

Passant un jour par al-Machhad, un homme du village de Tarmanin a aperçu Abou Omar al-Koweïti. Surpris d’apprendre comment il se faisait appeler, il a indiqué à des unités de l’Armée Syrienne Libre positionnées non loin de là que l’individu, qu’il avait déjà rencontré et qu’il connaissait, s’appelait en réalité Huseïn. Il était peut-être koweïtien, mais il était certainement chiite. Il travaillait comme accompagnateur de groupes iraniens qui se rendaient d’Iran en Arabie pour le pèlerinage. Cette révélation a fait l’effet d’une bombe. En rapprochant un certain nombre de faits — la tendance du bonhomme à traiter les autres de kouffar (impies, athées), l’incitation à des affrontements interconfessionnels dans lesquels des dizaines de personnes avaient failli périr à Atmeh, l’ignorance de la langue tchétchène de la part de certains de ses hommes qui ne s’exprimaient qu’en russe, leur incompréhension du moindre mot d’arabe qui surprenait de la part de musulmans… — ils se sont demandés s’ils n’avaient pas affaire, avec cette Katiba des Tchéchènes, à des agents ou des complices d’un service de renseignement qui pouvait être russe ou iranien.

Pour en avoir le cœur net, ils sont partis en groupe vers al-Machhad. Alors qu’ils s’approchaient du camp, ils ont été surpris par des tireurs qui, positionnés en divers endroits élevés, ont tiré sur eux sans sommation. Croyant avoir ainsi la réponse à leur question, ils sont revenus à la charge avec des renforts solidement armés. Mais à peine avaient-ils encerclé le camp que l’aviation du régime est intervenue, les obligeant à se retirer au plus vite. Or, cela faisait plusieurs mois que les Mig de l’armée de l’air syrienne n’avaient plus fait leur apparition dans cette région pour eux délicate, en raison de sa proximité avec la frontière turque et de la possession, par l’ASL, de quelques missiles antiaériens portables à l’épaule… Tout cela démontrait que, si ce n’est tous, du moins quelques membres importants du groupe étaient en contact avec les moukhabarat. Cela pouvait expliquer aussi la possession par le groupe des fortes sommes d’argent qui lui permettaient d’acheter les gens.

Mais, compte-tenu du moment et du lieu où la Katiba des Tchétchènes avait imposé sa présence, cela posait aussi beaucoup d’autres questions.

• D’où venaient précisément ces hommes ?

• Quel avait été leur parcours en Syrie et auparavant ?

• Pourquoi avaient-ils choisi de se fixer dans cette région dont ils ne connaissaient rien ?

• Comment y étaient-ils arrivés ?

• Qui les y avait aidés ?

• De quelles armes disposaient-ils ?

• À quoi servaient les mortiers aperçus dans leur campement puisqu’ils ne se battaient jamais contre les forces du régime ?

• Ne pouvaient-ils détenir des produits entrant dans la fabrication « d’armes chimiques » ?

• N’auraient-ils pas installé dans le secteur des systèmes d’écoute et de surveillance ?

*

Ayant constaté quelques jours plus tard que la Katiba des Tchétchènes avait miné les alentours de son campement, base de l’État du Califat qu’ils appelaient de leurs vœux, l’Armée Syrienne Libre a estimé qu’en dépit de sa gravité l’affaire pouvait attendre. Tant que les Tchétchènes en question ne s’éloignaient pas du périmètre qu’ils s’étaient approprié et se limitaient à faire de la prédication dans un rayon limité, mieux valait ne pas mettre en danger
la vie de combattants plus utiles ailleurs, dans la lutte contre les forces du pouvoir. Mais, pour une raison peu claire, des jihadistes de Jabhat al-Nusra ont finalement organisé une expédition au terme de laquelle ils ont chassé un peu plus loin la totalité du groupe.

À la fin du mois de mai, Abou Omar al-Koweïti a attaqué avec ses hommes le village où résidait celui qui l’avait reconnu et dont les révélations avaient été reprises par nombre de sites Internet et de pages FB favorables à la révolution. Par chance, ce dernier n’était pas chez lui. Parallèlement, le chef de la Katiba des Tchétchènes tentait de mettre les choses au point en expliquant qu’il avait bien été chiite et qu’il avait travaillé en Iran, mais qu’il avait adhéré au sunnisme avant d’arriver en Syrie.

Rendus plus que méfiants à l’égard de ces hommes, les habitants de la région les ont étroitement surveillés. Ils ont formulé contre eux auprès de l’Armée Syrienne Libre un certain nombre d’accusations.

• Ils leur ont imputé l’assassinat d’un chef de l’ASL.

• Ils ont affirmé qu’ils avaient contribué à guider l’aviation syrienne lors d’un raid aérien sur Atmeh.

• Ils leur ont attribué la responsabilité du bombardement chimique de Khan al-Asel.

• Ils les ont accusés d’avoir enlevé Mgr Youhanna Ibrahim et Mgr Boulos al-Yaziji, respectivement évêque syriaque et évêque grec-orthodoxe d’Alep.

• Ils ont enfin signalé qu’Abou Omar al-Koweïti, qui était en relation avec les services syriens, le Hizbollah et les Russes, avait pour conseiller un élément du Parti de Dieu libanais.

Le 26 mai, Itab Mahmoud rapportait enfin que, aux dires de témoins, la Katiba des Tchétchènes avait égorgé trois personnes dont nul ne connaissait l’identité jusqu’à ce jour, en obligeant les gens et en particulier les enfants à assister à leur exécution. De manière étrange, une vidéo montrant la scène était parvenue à Dounia TV qui l’avait immédiatement diffusée alors qu’elle n’était pas accessible sur YouTube.

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Ainsi, l’enregistrement dont il a été question dans la première partie de cet article, utilisé pour imputer à Jabhat al-Nusra l’assassinat du père François Mourad, tué dans son couvent fin juin 2013, avait déjà été diffusé un mois plutôt ! Les victimes n’étaient pas alors des chrétiens mais des Syriens anonymes. Les criminels étaient membres non pas du Front de Soutien, mais de la Katiba des Tchétchènes… Il n’empêche : un article le 1er juillet publié sur Médiapart, qui reflète dans son titre la confusion dans laquelle vit son auteur… s’agissant au moins de la Syrie, nous parle encore de « Trois religieux chrétiens décapités par la révolution syrienne » !

On serait moins porté à entendre les questions que se posent sur cette étrange Katiba des Tchétchènes les révolutionnaires et les combattants dans la région si le régime n’avait pas montré, à d’innombrables reprises depuis le début du soulèvement populaire, à quoi il est prêt pour faire de ses ennemis des monstres. Il n’hésite à manipuler ni les hommes, ni les faits, pour imputer aux autres ses propres crimes — comme à Houla par exemple — et pour démontrer que, tous les combattants de l’Armée Syrienne Libre étant des terroristes, des fanatiques, des extrémistes, etc… il n’y a de salut en Syrie, pour les Syriens modérés et les minorités, que dans le maintien indéfiniment en place de Bachar al-Assad. Pour parvenir à cet objectif, un obus tiré sur un quartier devient un attentat suicide, une opération organisée en riposte à une attaque devient une épuration confessionnelle, et ainsi de suite…

On serait également moins porté à entendre leurs questions si la totalité des actions de cette Katiba des Tchétchènes n’avait d’une manière ou d’une autre servi les intérêts du régime, fournissant des arguments aux menaces sectaires que celui-ci ne cesse de brandir, alors que tous, au sein même des communautés minoritaires concernées, ne partagent pas sa hantise. Est-ce avoir l’esprit mal intentionné que de s’interroger sur un lien éventuel entre l’enlèvement de Mgr Youhanna Ibrahim, le 22 avril, et des propos qu’il avait tenus quelques jours plus tôt, le 13 avril, sur les ondes de la BBC, à l’occasion d’un voyage à Londres, d’où il revenait en compagnie de son ami via la Turquie ? Interrogé sur la situation de son pays et sur l’inquiétude des chrétiens de Syrie, il avait déclaré que « ni les chrétiens, ni les églises ne sont visés en tant que tels. Mais ils sont exposés à des attaques indiscriminées ». Il avait également affirmé que « la situation diffère en Syrie de ce qu’elle est en Irak. Le maintien des chrétiens n’est pas lié, en Syrie, au maintien en place du régime de Bachar al-Assad ».

Y a-t-il actuellement pire crime en Syrie que tenir de tels propos et suggérer que personne, y compris le fils du fondateur de la dynastie présidentielle en place, n’est irremplaçable ?

*

Pour nombre d’opposants Syriens, l’apparition de la Katiba des Tchétchènes a répondu, au début de 2013, à une nouvelle donne. Fin 2011, en relâchant des centaines de jihadistes revenus d’Irak qu’il détenait dans les geôles de ses différents services depuis le milieu de la première décennie 2000, le régime de Bachar al-Assad comptait sur le trouble et l’épouvante qu’ils ne manqueraient pas de semer à la veille de l’arrivée en Syrie des premiers observateurs de la Ligue Arabe et des premiers journalistes étrangers. Il a fait de l’un des groupes qu’ils ont rapidement constitué, avec ou sans son aide, le Jabhat al-Nusra, un véritable épouvantail. Or, s’ils ont effectivement tétanisé les États « Amis du Peuple syrien » qui s’interrogeaient sans fin sur la nécessité, l’opportunité, l’utilité, le moment, le moyen… de répondre aux appels à l’aide des opposants et des révolutionnaires, les combattants de ce Front de Soutien n’ont pas suscité la réaction de rejet que le régime espérait de la part des populations parmi lesquelles ils se sont installés. Certes, elles ne partageaient généralement ni leurs idées, ni leurs méthodes. Mais, abandonnées à elles-mêmes par leurs « Amis », face à un régime impitoyable et sanguinaire, elles se félicitaient à la fois de leur acharnement au combat, de leur mépris de la mort et des services qu’ils leur rendaient. C’est pourquoi elles ont riposté à l’inscription américaine du Jabhat al-Nusra sur la liste des organisations terroristes, en affirmant, lors des manifestations du vendredi 14 décembre 2012, que « le seul terrorisme en Syrie est celui d’al-Assad ».

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« Le seul terrorisme en Syrie est celui d’al-Assad » (14.12.2012)

La Katiba des Tchétchènes est apparue quelques semaines plus tard pour modifier du tout au tout cette situation. Alors qu’elle n’a provoqué aucune perte dans les rangs des forces de l’ordre contre lesquelles elle ne s’est jamais battue, elle a exercé sa violence sur la population locale, soumise à ses exigences, à son fanatisme et à son interprétation provocatrice des « règles de la religion ». Pour tenter une nouvelle fois de détourner des « terroristes » ceux qui s’étaient solidarisés avec le Jabhat al-Nusra, le régime a donc imputé à ce dernier les scènes que la Katiba des Tchétchènes est opportunément venue lui offrir.

Les mêmes opposants n’excluent pas que, installée à proximité immédiate des limites du Liwa, la Katiba d’Abou al-Banat mène aussi d’autres missions, au profit des services de renseignements syriens et de leurs alliés russes et iraniens, surveillant les allers et venues au poste frontière, notant l’entrée et la destination de matériels militaires, repérant les personnalités — les évêques par exemple… — et les journalistes étrangers à leur arrivée et à leur départ, et contribuant éventuellement à leur capture à son propre profit ou à la demande de ses commanditaires.

À ce stade, il ne s’agit là que de méchantes suppositions, de rêves éveillés, de théories du complôt… Mais, si tel est le cas, pourquoi, dans son évaluation plus haut rapportée, le chef du Service de Renseignement intérieur russe « oublie-t-il » de compter les « quelque 200 hommes » de la Katiba des Tchétchènes ? Parce qu’il s’agit pas de Tchétchènes ? Parce qu’il ne s’agit pas de jihadistes ? Parce qu’ils sont en mission ou en service commandé ?

Ignace Leverrier, blog « Un œil sur la Syrie » toléré par LeMonde.fr, 2 juillet 2013

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