[PCC dégage !] Témoignages de femmes esclaves de l’État maoïste

Chine : Les révoltées de Masanjia

C’est un camp de « rééducation » par le travail comme il en existe bien d’autres en Chine. Un camp de femmes situé dans le nord-est du pays où, pour la première fois, les exactions commises par les gardiens ont pu être révélées au grand jour. Ces ex-détenues ont pu en effet s’organiser pour dénoncer les mauvais traitements et les brimades dont elles font l’objet. Des interviews que nous avons diffusées dans Grand Reportage ce lundi sur RFI…

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Wang Yuping, internée au camp de Masanjia, de septembre 2007 à janvier 2009, pour avoir exigé une augmentation de salaire collective dans le magasin d’État où elle travaillait.

Ce devait être un camp de « rééducation » par le travail « modèle », c’est aujourd’hui le symbole de la torture ordinaire qui règne dans ces centres d’internements mis en place en 1957 par Mao et destinés au départ à « corriger » les ennemis du parti. Ces mauvais traitements dans le cadre d’internements arbitraires viennent aujourd’hui ternir le « Rêve chinois » devenu slogan de la nouvelle équipe dirigeante. Voilà en effet longtemps que le rêve a tourné au cauchemar pour les détenues de Masanjia.

La statue de Lei Feng qui trônait à l’entrée de Masanjia est d’ailleurs descendue de son socle. Le héros de la propagande maoïste remis au goût du jour craint probablement d’être associée à toutes les horreurs racontées dans les journaux intimes des internées et publiées une première fois par le magasine Lens en avril dernier.

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Couverture et page intérieure du magazine de photos Lens qui a révélé le scandale en avril.

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Une fois couchée sur le papier, les détenues ont pris  le soin de rouler le récit de leurs souffrances dans un film plastique. Ces journaux intimes n’ont jamais aussi bien portés leur nom, puisqu’ils ont ensuite été glissés dans la plus stricte intimité des prisonnières afin de les sortir du camp.

XU FENG’E

Toutes les femmes que nous avons interviewées sont des pétitionnaires. Toutes ont été envoyées en rééducation après s’être battu contre une injustice les concernant, ou touchant leur famille et/ou leur collègues de travail. Des gêneuses en quelques sortes pour les pouvoirs locaux. Ce combat d’une vie a laissé des traces. C’est aussi un combat qui, pour certaines d’entre elles, les a aider à se maintenir en vie. Le combat se poursuit d’ailleurs : toutes ces femmes se battent aujourd’hui pour la fin du goulag chinois.

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Xu Feng’e internée le 2 octobre 2010, dont deux ans à Masanjia. Pétionnaire depuis l’âge de 23 ans lorsqu’elle a découvert que le responsable politique et le chef comptable de sa brigade de production volent les semences…

Le 2 octobre 2010, j’ai été ramenée de forces de Pékin, puis ils m’ont déposé dans le quartier de Nanfen. C’est dans la ville de Benxi, là ont ma enfermée dans une « prison noire » (prison illégale). Ils m’ont battu pendant deux mois. J’ai survécu et le 3 décembre cette année, ils m’ont envoyé au camp de Masanjia où je suis resté 2 ans. Je m’étais préparé psychologiquement à cela, m’est quand j’ai vu ce qui se passait dans le camp je ne pensais pas pourvoir ressortir vivante de Masanjia. Lorsque je suis entrée j’’étais en partie contente même si cela peut vous surprendre. Je me suis dit les autorités m’envoient ici car elles ont peur de moi. On m’a d’ailleurs surnommée « l’invincible ». Malheureusement un surnom ne permet pas d’échapper aux coups. Or dans le camp de travail, c’est presque normal d’être battu. Ils utilisent les criminels et les prostitués pour taper sur les pétionnaires. Et si vous n’obéissez pas, le chef de brigade vous tape encore dessus.

Coups de pieds sur le visage et la poitrine

Toute ma vie, je me souviendrais du 5 janvier 2011. Ce matin là, je suis arrivé à l’atelier vers 6h. J’ai vu qu’une grande planche était tombée sur le sol. J’ai voulu la ramasser. Mon état de santé me l’empêchait et la chef de brigade You m’a insulté. J’ai dis : « Pourquoi tu n’es pas raisonnable ? » Elle était furieuse. Elle m’a traîné dans le local anti-incendie. Elle a commencé par me donner des coups de pieds sur la tête, mais je n’ai rien dis. J’ai pensé : Il ne faut surtout pas pleurer devant eux. Je ne sais pas combien de temps a passé, puis elle s’en prise à ma poitrine. Des coups pieds là encore et j’entends encore le claquement de les os. J’ai perdu connaissance au moment où je l’ai entendu dire, le pied sur ma poitrine : « Alors tu es forte ? Plus forte que Liu Hulan – ndlr. héros communiste – ?

Solidarité entre détenues

J’ai des problèmes au cœur, mais elles m’ont forcé à travailler. Sur la chaîne de montage, j’étais chargé de vérifier la qualité des pièces de vêtements qu’on fabrique pour l’armée et notamment les boutons et les fermetures éclaire. Je devais passer les vêtements sur la machine pour le contrôle qualité. Dans chaque atelier, il y a une cinquantaine de machines. C’est difficile pour moi de me baisser, alors les copines ont superposé des cartons au-dessous des vêtements pour que je n’ai plus besoin de me baisser.

Une vie de persécution

Je venais d’obtenir le diplôme de professeur de mathématiques. Je faisais partie des « Zhiqing » (le mouvement des jeunes instruits envoyés à la campagne). La deuxième année, j’ai été élue comme chef de la brigade. C’était une période très difficile, on n’avait même plus de semences pour initier les récoltes. Un soir, j’ai découvert que le responsable de la politique et le comptable volaient les graines à planter. Je les ai dénoncés mais le chef de la police de ville n’est pas du tout content de moi. À cause de moi en effet, il ne recevait plus de pot de vin et donc il a cherché à se venger. J’ai pris mes fonctions de professeur, et m’a arrêté pendant 15 jours. J’ai donc perdu mon travail. J’avais juste 23 ans et j’ai commencé à pétitionner. J’étais une jeune fille qui portait une longue tresse, j’ai aujourd’hui 58 ans et des cheveux blancs. J’ai un fils, une belle fille et un petit fils de 4 ans.

Asile, prison noire, camps de travail

Avant le camp de travail, ils m’ont envoyé faire des séjours dans des hôpitaux psychiatriques. C’est ainsi que je me suis retrouvé attaché à une croix dans un asile de Gongdeling. J’ai été suspendu la tête à l’envers pendant près de 3 heures et ½. Ils m’ont battu et ils m’ont demandé : « Est-ce que tu veux encore porter plainte ? » J’ai répondu que tant que je serai vivante je continuerai à aller pétitionner même si je ne croyais pas à la justice.

« Considérez-moi comme un homme »

Le gouvernement de la ville de Benxi, m’a fait battre pendant 3 mois. Le 2 septembre 2009, j’ai perdu connaissance. Ils m’ont dit que j’avais fait semblant de mourir. J’avais pourtant des blessures sur tout le corps. Quand j’ai demandé justice, pour m’humilier ils ont envoyé une quarantaine de policiers anti émeute me filmer. J’avais perdu toute dignité. J’ai enlevé mes vêtements et j’ai dit : « Allez-y filmez-moi et regardez bien toutes mes blessures. Ne me considérez pas comme une femme, mais comme un homme. » Les autorités de Benxi sont injustes, c’est pour cela qu’il y a beaucoup de pétitionnaires qui sont détenus, envoyés à l’asile ou au camp de travail. J’ai personnellement été envoyé 8 fois à l’hôpital psychiatrique numéro trois de Gongdeling. Il y a un camp de rééducation dans le district de Beitai, et il y a Masanjia. Nous les pétitionnaires, nous voulons la justice. Nous voulons juste des excuses pour les tortures physiques et psychologiques que nous avons subies ? Je ne sais combien de temps je pourrai vivre encore, mais jusqu’au bout je continuerai à réclamer justice.

GAI FENGZHEN

On ne sait pas, on ne sait plus pourquoi on a été envoyé à Masanjia. Pour avoir abimé un meuble dans les locaux de la police, pour avoir contesté la vente de son appartement, parce qu’on est devenu fou de colère face aux injustices ou tout simplement parce qu’on déplait aux fonctionnaires locaux… Une fois sur place, on se retrouve avec les exclus de la société chinoise, les membres de la secte Falungong, les chrétiens interdits, les activistes des minorités et les drogués. L’internement en camps de rééducation est en effet décidé de manière extrajudiciaire. Pas d’avocat, pas de procès ! Le parcours de ces femmes est souvent identique. Cela commence par une pétition portée à la capitale, avant de se faire arrêter par les agents du gouvernement de la province d’où viennent les pétitionnaires. Vous vous retrouvez ensuite détenu une première fois en dehors de toute légalité, dans des sous-sols ou des chambres d’hôtels transformés en « prison noire ». Les pétitionnaires sont ensuite ramenées de force dans leur province, avant d’être internées soit en hôpital psychiatrique, soit dans un camp de travail.

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Gao Fengzhen a fait 4 séjours à Masanjia, en 2003, en 2004, en 2008, et en 2010.

J’ai été envoyé quatre fois à Masanjia. La première fois c’était en octobre 2003. Au cours de ma détention en 2004, ils m’ont a nouveau condamné à trois ans. J’ai été à nouveau interpellée en 2008. Le 5 mars 2008, je me suis rendu à Pékin pour porter une pétition à l’occasion du congrès du parti. Le gouvernement local a envoyé des agents qui m’ont ramené en province. Ils ont dit qu’ils allaient résoudre mon problème, mais à peine arrivé ils m’ont enfermé dans une prison noire du quartier de Tiexiqu. 10 jours après, j’étais envoyé à la maison d’arrêt No.1 de Shenyang et détenu pendant 24 jours.

Tentative de suicide

J’ai alors tenté de me suicider. Je me suis ruée sur un réservoir d’eau chaude, ils m’ont empêché de parvenir à mes fins. Puis, ils m’ont menotté et enchaîné aux jambes. J’ai voulu faire la grève de la faim. Ils m’ont alors forcé à m’alimenter. Et le 7 avril, j’ai été envoyé au camp de Masanjia. Là, ils m’ont nourri par le nez. Et une semaine après, ils m’ont attaché sur un lit de torture. J’y suis resté trois mois, d’avril à juin 2008. Pendant 12 jours, ils m’ont maintenu la bouche ouverte 24 h sur 24 à l’aide d’un dilatateur vaginal. Je n’en pouvais plus. J’ai dû m’excuser. Aujourd’hui quand je vous parle, j’ai encore mal aux mâchoires. 5 ans après mes dents bougent encore. Je suis resté attaché sur ce « lit de mort » pendant 3 mois, je ne pouvais même pas me laver et je ne pensais qu’à me suicider.

Jeux olympiques de 2008

Le gouvernement central a eu tellement peur que des milliers de pétitionnaires viennent à la capitale perturber les Jeux qu’ils nous ont fait enfermer. Les autorités locales craignaient que cela nuise à leur image et au pays. Certains pétitionnaires ont été envoyé en hôpital psychiatrique, d’autres dans le camp de travail, certains ont même été condamnés à de la prison sous de faux prétexte. Mon mari qui est handicapé a lui aussi été interné dans un camp.

Écartèlement

Il y a toutes sortes de tortures dans le camp,  et la technique de l’écartèlement est l’une des pires choses qui soit. Il y a l’écartèlement en croix, quand vous vous retrouvez menottée les deux bras aux extrémités du lit et les jambes attaché ensemble. Vous pouvez aussi être écartelé en suspension, bras et jambes attaché à un lit superposé. C’est le plus terrible : Vous vous sentez déchiré de partout, j’ai même vomi du sang. Parfois, il vous arrive de perdre conscience. Vous vous faîtes pipi et caca dessus. Vous avec beau crier, cela ne sert à rien. Vous êtes à l’isolement. Personne n’entend, personne n’intervient.

« Petits numéros »

Masanjia ce sont deux bâtiments principaux. Nos chambres se trouvent dans le bâtiment sud-est. Les chambres de torture et les cellules d’isolement « petit numéro » se trouvent dans le bâtiment des gardiens au nord-est. Il y a quatre étages. Et à chaque étage il y a des surveillants. Au premier étage se trouve la brigade de surveillance des chefs de brigades. Au deuxième, la brigade No.2. Au troisième, la brigade No.1. Au quatrième, la brigade No.3. Nous sommes toutes un jour retrouvées dans les cellules « petit numéro. » C’est au 4e étage du bâtiment des gardiens, derrière une grande porte en fer. Les fenêtres sont tous obstruées. Sur la porte, il y a juste un petit trou pour laisser passer la nourriture. Il fait sombre, il fait très froid l’hiver. Les chambres d’isolement font moins de 4 mètres  carrés. Il y a en tout 8 ou 9 cellules d’isolement dans le camp.

Espoir d’une justice

La quatrième fois que je suis entrée à Masanjia c’était le 14 juillet 2010. J’ai été au bureau des pétitions de Pékin pour pétitionner « normalement ». (ndlr. Théoriquement le bureau des plaintes du ministère de la justice à Pékin est censé récolter les doléances des citoyens venus de province. En réalité les gros bras des pouvoirs locaux attendent souvent les pétitionnaires à l’entrée du bureau pour les ramener dans leur province.) J’ai été alors condamnée à un an de rééducation. Le gouvernement local m’a menti en m’affirmant qu’il allait résoudre mon problème. Aujourd’hui que je suis revenu à Pékin, la même chose a failli m’arriver. J’ai appelé le 110 (urgences) et j’ai pu m’enfuir avec mon mari avant qu’ils ne m’attrapent. Après avoir vécu le camp, on a plus peur de rien et je suis décidé à lutter jusqu’au bout. J’ai toujours confiance dans le parti communiste chinois et dans la justice. Xi Jinping (président chinois) a promis de lutter contre la corruption. Nous voulons dévoiler au grand public les mauvais traitements dont nous avons été victimes. On attend donc des excuses du gouvernement de la province du Liaoning (Nord-est). Masanjia est illégal.

WANG YUPING

Camps de rééducation idéologique au départ, sous Deng Xiaoping, le goulag chinois s’est transformée en usine, en mine autogérée par la direction du camp. On ne chôme pas à Masanjia. Les détenues produisent des vêtements militaires plus de 14 heures par jours pour une indemnité dérisoire. Les camps de rééducation sont d’abord des camps de travaux forcés.

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Je m’appelle Wang Yuping et je viens de la ville de Jinzhou. Ils m’ont interné alors que j’étais dans une situation critique sur un lit d’hôpital. Et une fois arrivée à Masanjia, pendant 10 jours ils ont refusé de me soigner. Mon mari a vendu notre vieille maison et la maison de ses parents pour qu’ils m’envoient à l’hôpital numéro 4 de Shenyang. Là aussi, ils ont refusé. Je me suis vidé de mon sang. Pour l’opération de l’utérus, le médecin dit qu’il allait soigner une « morte », donc sans anesthésie.

Surveillance et silence

Le 25 août 2007, j’ai été envoyé en maison d’arrêt. 10 jours après, ils me conduisaient au camp de travail. Masanjia est un lieu très cruel mais c’est loin d’être le seul en Chine. Il existe d’autres camps de travail pour femmes. Mais dans la plupart des cas, les détenues n’osent pas révéler ce qui s’y passe car elles ont peur d’être encore plus durement sanctionnées. À l’intérieur du camp une solidarité se met en place entre groupe de détenues. Mais cela reste très discret, il est difficile de venir en aide à une autre détenue car nous sommes tout le temps surveillées. Même pendant le travail, il est impossible de parler.

Travaux forcés

On travaille parfois jusqu’à 20 heurs par jour lorsqu’on est puni. Nous fabriquons des vêtements pour l’armée, essentiellement des vestes molletonnées et des pantalons. Par jour, on doit fabriquer 200 vestes molletonnées et 800 pantalons. Après mon opération les autorités du camp ont continué à me donner du travail. Ils considéraient que j’étais éduquée et qu’il fallait que j’en fasse plus que les autres. Je n’ai pas été torturée comme certaines de mes amies, je n’ai pas eu droit à la « chaise de tigre » mais en revanche j’ai été surchargée de travail. J’étais malade et j’ai à peine survécue. Un jour ils m’ont demandé de repasser 1000 pièces de vêtements. C’était impossible, mais le chef de brigade m’a quand même demandé de payer 220 yuans.

Moins d’un euros par mois pour 14 heures de travail par jour

Ils nous versent 5 yuan par mois (moins d’un euros) ce qui est très bas, car tout se paye dans le camp. On doit tout acheter même ce qui devrait être gratuit, comme le liquide vaisselle, les serviettes, les torchons, les cuillères, et quand le robinet ne marche plus, nous devons payer pour le faire réparer. Tout est payant à Masanjia !

Boule de coton sous la peau

Lors de ma deuxième opération chirurgicale, ils ne m’ont pas anesthésié non plus. C’était une petite opération qui a été effectuée dans le centre de soin du camp. J’ai dis au médecin de la brigade qu’il n’avait pas désinfecté ses instruments. Ce dernier s’est fâché. Il m’a incisé une boule de coton sous la peau qui s’est infectée. Je l’ai toujours aujourd’hui. Je ne veux pas l’enlever malgré la douleur. Je veux me souvenir de ce qu’ils m’ont fait, de la douleur physique et psychologique. Il faut supprimer les camps de travail.

LU XIUJUAN

La réforme et même la suppression des camps de travail annoncée également par le premier ministre chinois Li Keqiang était attendue lors de la réunion du parlement en mars dernier. Mais pour l’instant, les camps sont toujours là. Outre leur fonction d’internement et rééducation idéologique, les camps de travail sont aussi une véritable manne financière pour l’appareil de sécurité publique. À Masanjia on ne chôme pas.

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Liu Xujuan a été internée de 2003 à 2005, puis de 2008 à 2010. Elle dénonce en particulier les conditions de travail dans le camp.

Je  m’appelle Lu Xiujuan, je viens du village de Diaobinshan dans la province de Liaoning. Mon mari est électricien et je fais des petits boulots à la maison. Le harcèlement des autorités a commencé dès mai 2001 lorsque nous avons dénoncé les agissements du secrétaire du parti de la ville Chu Dachang. Mon mari a perdu son travail juste après. Ce haut fonctionnaire a en effet mis dans sa poche plusieurs millions de yuans qui devaient revenir aux paysans. Le comité de discipline de la ville a alors dit que j’avais calomnié le parti. Et le comité de discipline du parti central n’a pas voulu recevoir ma pétition. En mai 2003, ils m’ont interné à Masanjia. J’ai été relâché en 2005. Mais comme j’ai continué à réclamer justice, ils m’ont à nouveau enfermé de 2008 à 2010.

Travail jour et nuit

Entre 2003 et 2005, on travaillait jour et nuit. Je me souviens de réveils à 5 heures et ½ du matin pour commencer le travail à 6 heures. On faisait souvent des heures supplémentaires, le midi et le soir. Pas de temps, de se reposer puisqu’on travaillait entre 12 et 14 heures par jour. Le 8 mars 2005, j’ai travaillé 26 heures d’affilées pour terminer les vêtements de camouflages pour l’armée. J’ai dû faire des heures supplémentaires car j’avais osé dénoncer des officiels corrompus. Je me suis effondré dans l’atelier et j’ai dormi sur le sol. Quand je me suis réveillée, on m’a demandé de porter les cartons de vêtements dans les camions. Ils ne veulent pas que vous vous reposiez au camp, ils vous empêchent de dormir et c’est aussi un moyen de torture.

Suppression des camps

J’ai pris des notes dans le camp. J’ai consigné notamment les faits qui se sont produits le 20 juillet 2008. Zhang Chunguang, la chef de brigade m’a emmené dans une chambre de torture et m’a écartelée. Avec cette technique vous êtes blessée de l’intérieur, mais cela ne se voit pas à l’extérieur. Ils passent des choses terribles dans ces camps et nous espérons qu’ils seront bientôt supprimés. Nous comptons pour cela sur les promesses des nouveaux dirigeants. Et j’espère que mes sœurs de souffrance seront bientôt relâchées.

ZHU GUIQIN

La suppression des camps de travail réclamée par la société civile et les avocats chinois depuis maintenant plusieurs années tarde à venir. La nouvelle équipe au pouvoir en Chine a fait savoir qu’elle allait réformer le système. Les « laogai » vont-ils bientôt appartenir au passé ? C’est en tous cas ce que laissait entendre au début de l’année, Meng Jianzhu, le chef de la sécurité publique. Mais pour l’instant cette annonce n’a pas encore été suivit d’effet.

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Zhu Guiqin, internée entre 2004 et 2007 à Masanjia. Souffre aujourd’hui de troubles psychologiques en raison des violences subies.

La chef de brigade a utilisé la matraque électrique sur mes tempes, sur ma joue et sur mes oreilles. J’avais aussi des croutes de sang sur mon visage, car ils m’ont enfermée très longtemps dans la chambre d’isolement. Je ne pouvais pas me laver, je me suis grattée jusqu’au sang. Ils ne m’ont pas laissé aller à l’hôpital. Ils m’ont enfermée pendant un mois pour que ma famille ne voit pas mes blessures, qu’elle ne voit pas mes bosses et mon visage gonflé comme une boule de pain.

Matraque électrique

La vice-chef de brigade de Masanjia est la première à donner du bâton. Au camp on l’appelle : « Chef de brigade Wang ». C’est elle qui pratique elle-même les tortures. Elle gifle, elle tire les cheveux, et ça c’est le moins qu’elle puisse faire. Sinon sa spécialité c’est la matraque électrique. Elle recharge sa matraque toutes les nuits. Puis elle tape sur les visages, sur les tempes, sur nos bras, sur nos jambes, sur le ventre. Rien que le bruit de la matraque électrique fait peur. Dès qu’elle l’approche de vous, vous êtes terrorisée. Une fois, j’étais menottée les mains en arrière et elle m’a frappé le visage avec sa matraque électrique pendant près de 30 minutes. J’avais mes règles, mais elle s’en fichait. Elle a demandé aux autres prisonnières de retirer mon pantalon. Du 27 mai au 8 juin 2004, elle m’a attaché à une porte. Je ne pouvais ni m’asseoir, ni m’allonger. Je ne pouvais que me mettre debout ou m’agenouiller. Mes pieds et mes jambes ont gonflé.

Troubles psychiatriques

Les gardiens ne vous laissent jamais de répit. Une fois j’avais acheté une bouteille thermos pour partager l’eau avec les autres. La chef de brigade Zhang Yu voulait me prendre ma bouteille quand j’allais sortir du camp. J’ai résisté, et elle s’est vengée. Dans l’atelier, elle est arrivée discrètement par derrière et m’a donné un coup de poing dans le dos. Et puis elle a demandé aux détenues droguées de me battre au sol. Après elle m’a envoyé dans l’une des cellules petit numéros. J’ai ainsi passé trois ans à Masanjia, de 2004 à 2007. Il m’en reste des séquelles. Suite aux mauvais traitements j’avais des troubles du comportement. Ma sœur m’a envoyé à l’hôpital psychiatrique. Les médecins ont diagnostiqué un désordre mental post traumatique. Avant le camp je travaillais dans une entreprise chargée de délivrer une couverture sociale pour les ouvriers. Aujourd’hui je ne peux plus rien faire. Je me sens inutile. J’ai des trous de mémoire. J’oublie les choses tout le temps. Quand je prends le bus, j’oublie mon sac dans le bus.

À ÉCOUTER : Grand Reportage RFI / Masanjia : quand les femmes se révoltent contre leurs camps de travail

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Hao Wei, envoyée en camp en février 2012, après avoir dénoncé le travail forcé en maison d’arrêt.

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Du Bin, photographe à Pékin, et auteur d’un documentaire basé sur les témoignages des détenues de Masanjia. La première partie de ce documentaire diffusé à Hong-Kong est censurée en Chine continentale.

Publié par un esclave du capitalisme d’État français (Stéphane Lagarde, blog « Encres de Chine » sur RFI.fr, 13 mai 2013)

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