Sur la propagande des lambertistes en Algérie

L’intoxication élémentaire des trop tristes algériens

J’ai d’abord cru à une blague ou à un acte odieux de piraterie informatique, façon Hamza Bendelladj. Un de mes contacts Facebook venait de partager la très solennelle « Déclaration du VIIIe Congrès mondial de la IVe Internationale » datée du 29 avril 2013. Bref, une motion du réseau lambertiste. Curieux de savoir de quoi il en retournait, j’ai évidemment cliqué et pris le temps de lire le texte. J’en suis resté bouche bée.

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Tandis que les congressistes, dont on ignore le nombre et le lieu de réunion (sans doute pour des raisons de sécurité), étaient en pleine discussion sur la guerre et les occupations, une dépêche qui se référait à un article du quotidien londonien Al Quds Al Arabi, tombait. Le gouvernement espagnol aurait autorisé l’installation d’une « force d’intervention rapide, en prévision d’un chaos généralisé prévu en Algérie. »

Selon l’avant-garde éclairée de l’aristocratie ouvrière, les choses sont claires : « l’impérialisme US procède à des préparatifs d’intervention en Algérie. » Il faut par conséquent engager de toute urgence une campagne « contre l’intervention en Algérie, en défense de son intégrité et de sa souveraineté. » Ce qu’on a pu constater en lisant Informations ouvrières du 3 mai 2013. L’hebdomadaire lambertiste, logiquement repris par les « nationalistes révolutionnaires » de Voxnr, consacre deux pleines pages à ce sujet. Le site du Parti ouvrier indépendant (POI) publie un résumé.

La conférence de presse du 1er mai de Louisa Hanoune, dirigeante du Parti des travailleurs (PT) d’Algérie, est ainsi retranscrite. On y découvre un véritable plaidoyer en faveur du régime algérien. En plus du traditionnel chauvinisme, caractéristique de cette organisation social-populiste, le discours se veut menaçant à l’égard des jeunes qui souhaiteraient transformer leurs griefs « économiques » en revendications « politiques ». Il faudrait, selon elle, rester dans le giron de l’UGTA, le syndicat intégré à l’État, et non s’organiser dans les syndicats autonomes. Pire encore : faire la révolution, ça serait se rendre complice de la CIA !

Revenons un instant aux faits ou plutôt à l’article à l’origine de cette alerte générale reprise en boucle par la plupart des sites de cette extrême droite obsédée du complot, comme Égalité et réconciliation. L’article du journal londonien (en date du 22 avril 2013) a été repris par un titre marocain, Le Mag du 25 avril 2013 puis par un titre algérien, Le Matin du 27 avril 2013. Le porte-parole du PT, Djelloul Djoudi, fonçait tête baissée : l’Algérie est dans l’œil du cyclone (Le Soir d’Algérie, 28 avril 2013).

Pourtant, le porte-parole du ministère algérien des affaires étrangères a démenti, le 27 avril, le contenu de l’article d’Al Quds Al Arabi, en le qualifiant de « totalement infondé et absurde » (Le Matin, 27 avril 2013). Un journaliste d’El Pais rappelle d’ailleurs que son titre a révélé le premier l’information selon laquelle les Américains ont demandé l’installation d’une force d’intervention rapide… mais il n’a jamais été question de l’Algérie (TSA, 2 mai 2013). Le porte-parole algérien des Affaires étrangères, refusant de polémiquer avec Louisa Hanoune, a tout de même ce mot : « les responsables des partis politiques sont tout à fait dans leur rôle. » Et quel rôle !

La journaliste José Garçon, dans un article relativement intéressant sur les conséquences des révoltes arabes, parlait de l’enfermement ressenti par les Algériens, enfermement qui prenait « l’allure d’une sorte de paranoïa collective au terme de laquelle l’Algérie serait « la prochaine cible de l’Otan » ou d’une « alliance d’intérêts prête à la déstabiliser, voire à désintégrer son unité ». Si cet élément de psychologie collective est troublant, c’est moins en raison de l’exploitation qu’en fait le régime, que parce qu’il permet de se demander si les révoltes arabes n’ont pas seulement isolé Alger mais aussi une partie des élites algériennes, sans épargner certains opposants et intellectuels qui se sont pourtant battus avec un courage exemplaire pendant la guerre civile » (Esprit, décembre 2011).

Louisa Hanoune et le PT ont de leur côté une vision pathologique, alarmiste et hystérique du politique. À chaque échéance électorale ou bouleversement international, il est question de sauver la nation algérienne menacée par des tentatives de destabilisation. Dans La Grande transformation, Karl Polanyi dénonçait déjà ce travers du « marxisme populaire » avide de complots à déjouer. Le PT, qui n’était à l’origine qu’un petit groupe trotsko-lambertiste clandestin jusqu’à disposer aujourd’hui d’un groupe parlementaire, n’a déjà plus grand chose à voir avec le marxisme. Dans Les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt mettait en lumière le caractère cumulatif du conspirationnisme sous Staline. Il serait intéressant de comptabiliser les complots « déjoués » par le PT.

Dans une « Note sur la politique du Parti des travailleurs d’Algérie », le Groupe Cri écrivait en mai 2003 : « le P.T. algérien assure dans les faits la continuité du M.N.A. — mais en bien pire ». Si l’on peut partager l’analyse sur la politique capitularde et chauvine du PT, il est par contre plus difficile d’accepter la comparaison avec le MNA de Messali Hadj qui, malgré ses nombreuses erreurs, demeurait un parti ancré dans les masses, faisait preuve de sacrifice et a contribué à libérer l’Algérie du joug colonial malgré les calomnies.

Si une comparaison s’avère valable pour le PT, c’est d’abord et avant tout avec les staliniens du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS, actif à l’époque du parti unique). Tous deux pratiquent le « soutien critique » au régime dictatorial. Ainsi, le PT assure la continuité du PAGS mais « en pire » : sans l’URSS, sans capacité d’attraction chez les jeunes, les travailleurs et les intellectuels, sans production « théorique ». Tout au plus le PT s’enfonce-t-il chaque un jour un peu plus dans sa collaboration avec l’État et les bureaucrates de l’UGTA, cette milice anti-ouvrière prompte à casser et isoler les grèves. Nul besoin de services secrets pour fluidifier le dialogue social, les gardes-chiourmes de la classe ouvrière s’en chargent.

Cette collaboration de classe s’est révélée une nouvelle fois en janvier 2011, peu après le déclenchement de la révolution tunisienne et les émeutes de jeunes en Algérie. L’état-major du PT, incapable d’émettre la moindre critique envers le président Abdelaziz Bouteflika, a réaffirmé une fois de plus son soutien au régime sous couvert de nationalisme. Son relais français, le POI créé à l’initiative de la section française de l’internationale lambertiste (CCI), a interdit toute discussion sur ce sujet qui a pourtant troublé bon nombre de militants sincères.

On peut d’ailleurs trouver une contribution pour le congrès du CCI, rédigée en février 2011, et interdite de diffusion par les permanents qui criaient au complot. Son rédacteur a été calomnié, sanctionné par les bureaucrates et des militants moutonniers. L’un d’entre eux aurait plus tard regretté son comportement et quitté l’organisation. La lecture d’Informations ouvrières de ces dernières années est édifiante. Pas une seule lutte des travailleurs algériens n’a été relayée. L’hebdomadaire lambertiste fait pire que le journal El Moudjahid à l’époque du parti unique. Il fait la publicité d’un régime anti-ouvrier et anti-populaire… À chacun son Chavez, à chacun son « indépendance » !

L’affaire du faux débarquement américain n’est qu’une histoire d’intoxication, comme cela arrive souvent dans les conflits entre États et organisations. Un site algérien, Le Soleil d’Algérie, a d’ailleurs publié, le 26 avril, une analyse salutaire par les temps qui courent. Mais pour que l’intoxication ait lieu, encore faut-il que des vecteurs existent (c’est le cas des dirigeants lambertistes mais aussi des rouges-bruns et des bleus marines), que le contexte s’y prête (dans les situations de crise, il y a toujours des tentatives de manipulation) et qu’il existe une base sociale réceptive (la population algérienne, en raison de son impuissance face au régime, sans oublier ces 50% de Français soumis au hollandisme).

Mais un problème demeure. À force de jouer les Cassandre, on ne croira plus personne quand une véritable catastrophe se produira. Les crédibilité des lambertistes est déjà bien entamée dans les milieux contestataires mais leur capacité de nuisance leur permet encore de jouer aux courtiers avec la bureaucratie syndicale réformiste et les régimes despotiques en mal de publicité. Les révolutionnaires savent qui sont leurs amis et leurs ennemis.

Aucun révolutionnaire conséquent n’acceptera une quelconque ingérence dans les affaires du peuple algérien, qu’elle soit américaine, française, qatarie ou autre. Mais cela ne donne pas le droit à des bureaucrates stipendiés de jouer avec les peurs de la population afin de chercher à préserver l’ordre établi ou à gagner du temps. Cela n’excuse pas non plus la dérive d’un courant jadis d’extrême gauche vers un nationalisme et un complotisme partagés par les réactionnaires. Les militants conscients ne doivent plus accepter la propagande honteuse de leurs dirigeants et la dérive de leur organisation.

La situation en Algérie est potentiellement révolutionnaire. Il y a chaque année environ 10’000 conflits sociaux mais pas d’alternative radicale pour l’instant. La bourgeoisie le sait. Le « rôle » du PT consiste justement à faire en sorte qu’il n’y en ait pas et à laisser la situation pourrir davantage. Première tactique : en troublant la question démocratique en réclamant du bout des lèvres une Assemblée constituante, tout en soutenant le régime, son président et son syndicat jaune. Seconde tactique : en calomniant les mouvements de protestation autonomes comme ce fut le cas dernièrement avec les chômeurs (lire une lettre ouverte à Louisa Hanoune). Après tout, il est bien difficile de mordre la main qui vous nourrit.

Le peuple a raison de revendiquer sa part de pétrole et au-delà.

Val-de-Grâce pour tous !

Alerte : Une troupe américaine a été repérée le mois précédent en Algérie mais elle semble avoir échappé à la vigilance du PT (L’Expression, 17 avril 2013). Il s’agit certes d’une troupe de danse originaire de Chicago… Mais n’y a-t-il pas un lien avec Barack Obama et le plan du Grand Moyen Orient ?

Écoute Vois Parle, 6 mai 2013

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