[Toulouse] « Y’a énormément de gens qui ont faim et énormément de bouffe dans les poubelles »

Poubelles la vie : avec les glaneurs dans les rues toulousaines

Un peu avant 22h00 sur le boulevard de Strasbourg à Toulouse. Une enseigne : « le meilleur, le moins cher ». Pour sûr… Deux conteneurs sortent. Réunissent ceux qui lorgnaient leur arrivée. Deux femmes. Une autre, plus jeune. Trois hommes, la quarantaine. Ça ouvre, ça chaparde, ça trie. Ça fouille, ça glane.

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« Pizza ? Si tu veux un truc, tu me dis. » On penche l’autre benne. Deux plongent, bille en tête, entre un poulet entier, des club-sandwich au thon, des sachets de salades, des épluchures de légumes verts. On garde pour soi, chacun ses à-côtés, ou on redistribue. Regards discrets aux badauds, gestes pressés presque précis. Timides salutations, départ furtifs. Un des hommes reste pour remettre les sacs et refermer les bennes. Sous peine de bennes javellisées, sous clef ou de broyeur. Comme celles des grandes surfaces du pourtour toulousain. 22h14. Fin de la fouille. Fast-food.

Émulsion

Ce type de scène se répète chaque soir à la fermeture des supermarchés du centre-ville. Monoprix, Intermarché express, Carrefour Market. Ici, le spot est connu, plus en vue. Mardi et jeudi plutôt.

Un électricien en intérim repart sur son vélo harnaché de deux cabas pleins. Bonne récolte. « Aujourd’hui c’est pas mal, on n’est pas nombreux… Je viens une fois par mois depuis un an. Avant je travaillais mais en ce moment y’a pas trop de boulot, alors… faut bien… » Retraités, sans-abris, rsa-istes, chômeurs, étudiants précaires ou même travailleurs se laissent tenter par la récup’ alimentaire pour meubler leur frigo à moindre frais.

Effet de la crise. De la médiatisation des mouvements anti-gaspillage aussi. Comme Freegan ou Dumpster Diving venus d’Amérique du nord. « Sorte d’émulsion », constate Olivier [Les prénoms ont été modifiés], briscard de la rue. « J’ai vu toutes les classes sociales. Les gens comprennent que les trucs périmés, les dates c’est pas si grave ». Passé du « 4 étoiles au banc de la gare Matabiau », il vit de récup en tout genre. « Du bon sens : y’a énormément de gens qui ont faim et énormément de bouffe dans les poubelles. »

Économies + gâchis

Sur la fin de marché du Cristal, boulevard d’Arcole, ça grappille aussi. Un riverain occasionnel, un pépé pour ses animaux, des vielles dames, des jeunes, les primeurs ont l’habitude. Déposent les cagettes d’invendus au pied des arbres. Les éboueurs prennent les cartons mais laissent les pleines. « Ça partirait à la benne, autant que ça soit bouffé. La vie est dure. » Rut, espagnole au chômage venue chercher un travail de psychologue en France, se nourrit de récup’ avec ses cinq colocataires. En plus de quelques achats en épicerie. « On économise énormément ».

Un bon moyen d’allier économies et idées anti-consumériste, expliquent Erwan et Jeanne, étudiants adeptes du glanage et auteurs d’une étude universitaire sur la pratique. Ceux qui glanent par a priori, par idéologie, soulagent leur bas de laine et ceux qui le font par nécessité déplorent tout autant le gâchis.

« Tout ce qu’on peut faire comme repas avec ça, c’est inadmissible de le laisser. » Deux ans que Xavier, 20 ans, ramasse les fins d’étals. C’est la première fois qu’il voit autant de monde. Il termine son parcours la cagette bourrée de légumes. Artichauts, poireaux, potirons. Soupe en perspective. Ce woofer vivant en squat aide ainsi ses hôtes sans dépenser un kopeck. Tout en sélectionnant le bon produit. Idem pour Rut. Surtout marché et Biocoop. « Pas trop de supermarché parce que tu sais pas ce que tu manges. »

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Festins d’ordures

Pourtant, les bennes réservent parfois de festins d’ordures. « Cavernes d’Ali Baba ». Yaourts bio, Cabécou du Périgord, jus de fruits périmés à six mois, sodas à peine éventrés, légumes frais, brioches chocolat, sushis sous vides, kilos de merguez, escalope de poulets au fromage et à la tomate. « L’hiver dernier, j’ai récupéré 150 plaquettes de saumons. J’en distribué à tout le monde » lance Olivier. Une autre fois que des trucs chers de Noël, genre pâtés de foie… « Y’en avait pour 3000 euros de bouffe ». Jackpot en période de fêtes.

À croire les deux étudiants, le gros de la récup’ se fait sur du haut de gamme. « Ce qui est pas cher les gens l’achètent. » Jeanne : « on se nourrissait mieux dans les poubelles qu’en achetant directement dans les magasins ».

Autre bon plan, glisse Olivier, les déménagements. Pour les produits de long terme. Toujours une ou deux caisses remplies de conserves raviolis, maquereau, thé. « Quand tu le fais à mon niveau, t’as jamais besoin d’acheter de bouffe. Edmée, traductrice à la ville et récupératrice à la campagne (Gers) renchérit : « J’ai pas acheté un seul légume de l’été ». Tellement bien qu’elle vient distribuer sur Toulouse les fruits de son travail. À Myrys ou ailleurs.

De quoi s’en mettre plein les fouilles donc en plongeant dans le cul de la société de consommation. Mais au prix d’une certaine astreinte. Avoir son sac à dos-lampe, sa tenue de rechange pour ne pas se salir. « Un vrai boulot », soir et horaires fixes, repérer, pister, dénicher les lieux, trouver l’info. Car ça circule vite. Au bouche à oreille.

Jeanne admet avoir arrêté. « C’est pas plus long que faire les courses mais c’est moins agréable. »

« De vraies bêtes »

Faut dire que depuis peu c’est plutôt agité. Succès oblige. Ça arrache, ça fracasse, ça détruit. Des agressions, des rixes, des bagarres. Les glaneurs se bouffent le nez. Sous l’œil indifférent de la police. « De vraies bêtes », regrette Olivier. « Quand j’ai arrêté c’était la folie. La bouffe devenait immangeable tellement les gens se jetaient. » Il parle d’appropriation de spots et de réseaux de revendeurs. Olivier s’est fait prendre en traître un soir sans « son armure de nuit, en civil ». Son agresseur n’acceptait pas le partage du butin entre tous. Ni le rangement bien propre des bennes.

Faute d’organisation, c’est la sauvegarde du lieu qui est en jeu. Car il n’en faut pas plus aux enseignes pour broyer, javelliser ou virer les ordures. Haut-lieu de glanage, le Casino de Saint-Georges, par exemple, n’est plus.

Stéphanie, dirigeante d’un Carrefour Market toulousain tout neuf : « Ça me gêne tant de monde dans le besoin mais j’ai pas le choix, je javellise ». Poubelles vandalisées et c’est elle que la voirie municipale amende. Franchisée, elle reste soumise à l’image de la marque, dit-elle. « J’ai pas le droit de filer des trucs périmés, imaginez qu’arrive un incident, je peux fermer le magasin. » La peur du comité d’hygiène repose sur une soi-disant jurisprudence : un sdf intoxiqué suite à une fouille aurait porté plainte contre l’enseigne propriétaire des bennes. Un « vrai mythe pour légitimer leur politique », selon Erwan. Comme si la javel, elle, était inoffensive. Même en présentant une attestation les dédouanant, certains commerçants n’ont pas la sortie de poubelle facile.

La récup c’est l’avenir

Position compréhensible, pour Olivier. Le problème est que les commerces mettent ceux qui « fouillent correctement » et les autres dans le même sac. Stéphanie se dit prête au dialogue pour refiler ses invendus aux associations mais pas à J-3 comme l’impose la loi. C’est pourquoi Olivier veut monter sa structure. Nécessité pour stocker et répartir dans de bonnes conditions les aliments récupérés. Et qu’ils soient accessibles à tous. On évoque des « relais de bouffe » comme pour les vêtements ou un traitement public des invendus à l’instar des déchets.

Pas vraiment au goût du jour. Le gouvernement préfère rassurer (sic) les professionnels sur les problèmes sanitaires, bourse aux dons ou inciter au recyclage entre associations d’aide, commerçants et marché d’intérêt national.

Du court terme, selon Erwan et Jeanne. Le risque d’institutionnaliser la « fracture sociétale » entre riches qui peuvent gaspiller et pauvres qui mangent leurs restes. Alors même que les grandes surfaces « font assez de marge en en jetant la moitié ». Des prix moins élevés écouleraient mieux les stocks. Après, pour « vraiment lutter contre ça, c’est avec un système plus planifié des stocks ». En fonction des besoins des gens. À l’envers du marché. Et ce, avant que la grande distribution ne vende ses propres invendus. À écouter Olivier, l’avenir dans la récup’. « La plus grosse fortune du monde dans 30 ans sera quelqu’un qui aura su la gérer à un niveau très important ». Faudrait pas que les glaneurs se fassent aussi récupérer par une ordure.

Le paradoxe du fouilleur

« Si tu peux te permettre de payer à la caisse, fais-le. Laisse les rebuts à ceux qui n’ont pas d’autre solution que de fouiller les poubelles ou mourir de faim. » L’argument de Russel Banks est connu. Mais plus ou moins fondé. Avoir faim ne conduit pas toujours à faire les poubelles. Ne serait-ce que parce que ça nécessite un minimum de matériel pour stocker ou cuisiner. À moins de faire d’autres types de fouille. McDo, Quick, restos. Du prêt à bouffer, du direct.

Problème d’image de soi aussi. En plongeant dans les bennes, « certains, même à la rue, auraient l’impression d’aller tout en bas du bas », explique Olivier. D’autres ne sont pas en état. Came, alcool. Lui n’a aucune honte : « À New York j’ai connu des profs, des artistes qui font ça par conviction donc j’ai pas le même rapport ».

Erwan note un paradoxe : « On se sent moins emmerdé à aller fouiller parce qu’on sait qu’on pourrait s’en passer ». Petite sociologie : « Nous, on va plutôt privilégier les petits spots quitte à moins ramasser ». (Erwan fait les poubelles d’un primeur défiant toute concurrence). Et « ceux plus dans le besoin iront vers les gros spots. Quitte à se bastonner ». Olivier résume : « Y’a suffisamment de bouffe pour tout le monde ».

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VOIR LA VIDÉO

Pour en savoir plus : État d’urgence déclaré, Minimisons le gaspillage engendré par la société de surproduction « Dumpster Diving, Plongez au cœur des poubelles de la légitimité », étude de science politique « Les glaneurs et la glaneuse », film d’Agnès Varda, 2000 « Global Gâchis, le scandale mondial du gaspillage alimentaire », film de Tristram Stuart, 2012

Ludo Simbille, Friture Mag, Média des possibles dans le Grand Sud, 19 mars 2013

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