[Copwatch] « S’il est une chose qui a changé depuis l’ère Moubarak, c’est la brutalité encore plus excessive de la police et la privatisation du ministère de l’Intérieur qui roule aujourd’hui pour les intérêts des Frères musulmans »

La brutalité de la police égyptienne mise à nu

Faute d’avoir été réformée [LOL – NdJL], elle poursuit les mêmes exactions que sous le règne de Moubarak.

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VOIR LA VIDÉO – Des policiers égyptiens frappent Hamada Saber Mohammed Ali après l’avoir déshabillé lors d’affrontements près du palais présidentiel, vendredi au Caire.

C’est l’histoire d’un ouvrier égyptien de 50 ans, un manifestant parmi tant d’autres, venu déverser sa colère devant le palais présidentiel. Ce vendredi 1er février, la vie de Hamada Saber Mohammed Ali a tristement basculé en l’espace de quelques minutes: sauvagement molesté par les forces anti-émeute, il est traîné au sol et dévêtu de force avant de disparaître dans un fourgon blindé. La scène, filmée en direct par les caméras de la chaîne ONTV et aussitôt relayée sur la Toile, provoque l’émoi à travers le pays. « La torture a dénudé le régime », titre deux jours plus tard le quotidien al-Masri al-Youm.

En fait, au-delà de leur caractère insoutenable, ces images ont révélé au grand jour la brutalité de la police égyptienne qui, deux ans après la « révolution du Nil », reste abonnée aux exactions dont l’ancien régime s’était rendu célèbre. « Sous Morsi, c’est même pire et plus violent que sous Moubarak. À l’époque, ça se passait en catimini. Aujourd’hui, la police n’a même pas honte de perpétuer ces pratiques en public », vocifère Manar Kamel.

L’avocate égyptienne, membre de l’ONG Egypt Initiative for Personal Rights, parle en connaissance de cause. Sur la seule journée du vendredi 25 janvier, date anniversaire de la révolution, elle a recensé une centaine d’arrestations arbitraires de personnes en marge des manifestations. Parmi elles, deux sœurs, connues sous le nom d’Amira et Sara. Ce jour-là, elles prenaient des photos depuis le balcon de leur immeuble situé à l’angle de l’avenue Qasr al-Aïni, un des terrains de bataille entre la police et les protestataires.

Amira et Sara « vivent cachées et n’osent pas rentrer chez elles »

Dans la rue, un policier les repère. Furieux, il fait irruption sur leur palier, accompagné de plusieurs gros bras. Sans préavis, ils enfoncent la porte de l’appartement, et saccagent tout sur leur passage : meubles, chaises, ordinateurs. Les deux sœurs sont emmenées au commissariat le plus proche où elles sont accusées, à leur grande surprise, de jet de cocktails Molotov, de trafic de drogue… et de prostitution – avec comme seule « preuve » le fait qu’elles vivent sans leurs parents. Libérées le lendemain contre une caution de 1000 livres égyptiennes, elles ignorent si elles seront convoquées ultérieurement au tribunal et quand. « En attendant, elles vivent cachées et n’osent pas rentrer chez elles par crainte d’être de nouveau attaquées », poursuit Manar Kamel.

Car par les temps qui courent, un « accident » est en effet vite arrivé. Comme celui, mystérieux, de Mohammed al-Guindi, ce membre du Courant populaire, le parti de l’opposant Hamdine Sabahi, retrouvé ce jeudi dans un état de mort clinique à l’hôpital Dar al-Hilal, quatre jours après sa disparition. Mais à la thèse de l’accident de la route évoquée par l’hôpital, son avocat, Mohammed Abdel Aziz, oppose celle d’actes de torture infligés par un officier de police, sur la base de témoignages d’autres personnes arrêtées. « S’il est une chose qui a changé depuis l’ère Moubarak, c’est la brutalité encore plus excessive de la police et la privatisation du ministère de l’Intérieur qui roule aujourd’hui pour les intérêts des Frères musulmans », observe, amer, Mohammed Abdel Aziz.

Humilié physiquement et psychologiquement

Pour lui, « il faut à tout prix réformer la police » face à la dissymétrie croissante entre toutes ces arrestations de civils et l’acquittement de nombreux policiers impliqués dans les actes de violence de ces deux dernières années. Si la tragique mésaventure de Hamada Saber Mohammed Ali a mis en exergue l’urgence d’une telle réforme, celle-ci est pourtant loin d’être engagée. Humilié physiquement, le pauvre homme l’a également été psychologiquement.

Actuellement alité dans un hôpital de Héliopolis rattaché aux forces de l’ordre, il a fait une brève apparition télévisée, ce samedi, pour incriminer – vraisemblablement sous la contrainte – les manifestants et non les policiers, qui l’auraient en fait « sauvé ». Après quelques cafouillages maladroits venant du bureau du président Morsi, le ministère de l’Intérieur a, pour sa part, présenté ses excuses pour la tragédie de vendredi, tout en évoquant un « acte isolé ».

Presse contre-révolutionnaire (Delphine Minoui, correspondante au Caire, LeFigaro.fr, 3 février 2013)

 

Des affrontements éclatent au siège de la sécurité d’Alexandrie
Clashes break out at Alexandria’s security headquarters

Alexandrian protesters express rage at torture case captured on camera in Cairo.

The vicinity of Alexandria’s security governorate saw fierce clashes after protesters locked horns with police forces on Saturday evening.

Protesters voiced anger after a video that showed a grown man beaten up, stripped and dragged on the asphalt late Friday near Cairo’s presidential palace.

As tensions escalated near Alexandria’s security governorate, police forces fired rounds in the air as demonstrators lit up fireworks and flares.

Both sides also exchanged stones as a number of civilians were arrested.

Egypt has been hit by turmoil since 25 January – the second anniversary of the 2011 Revolution.

Presse contre-révolutionnaire (Ahram Online, 2 février 2013)

 

Dragged man retracts previous testimony, accuses police of beating him

Hamada Saber, the man who was filmed being beaten by police outside the presidential palace, denied the statement he made to the prosecutor general, in which he said he was attacked by the protesters, and accused police of beating, stripping and dragging him, various media outlets reported Sunday.

Video footage showed that security forces dragged Saber, 48, through the streets, stripped him naked and beat him with batons before forcing him into an armored vehicle.

The attack, captured by Al-Hayat and ONtv satellite channel cameras, came amid clashes in front of the palace between security forces and opponents of President Mohamed Morsy’s rule.

The video was widely circulated through privately satellite channel and social networking websites.

On Saturday, top media outlets in the country reported that Saber denied reports that security assaulted him. Prosecutors claim he told them that protesters assaulted him, thinking he was from the security forces because he was wearing black. Channel One, the main state TV channel, interviewed Saber, who was lying on bed in a police hospital, saying police didn’t beat him.

The testimony caused public uproar, given the fact that Saber has a low income and lives in difficult conditions in the working-class area of Matariya.

Some privately owned channels visited his house, and anti-Morsy media host Wael al-Ibrashy called Saber’s son Saturday, saying police pressured his father to change his testimony.

His son Ahmed told Al-Masry Al-Youm Sunday that his father telephoned him Sunday, cried and told him that he was under pressure and terrorized. Then he asked him to get him out of the Police Hospital and take him home or to any other hospital.

“The police forced my father to lie,” he told Al-Masry Al-Youm. “He did not know the incident was filmed.”

He pledged to march with his relatives and take his father out of the hospital.

The prosecutor ordered Sunday that Mohamed be transferred to a hospital other than the Police Hospital for treatment.

On Friday, the Interior Ministry said it regretted the stripping and beating of a protester earlier in the day during the clashes in front of Ettehadiya Presidential Palace.

Saber’s treatment comes amid violence in the country that broke out after the two-year anniversary of the 25 January revolution. At least 57 people have died in the nationwide violence, according to Reuters.

Presse contre-révolutionnaire (Mohamed Hesham, EgyptIndependant.com, 3 février 2013)

 

« La colère est très forte et elle existe partout »

Depuis le 25 janvier, jour du deuxième anniversaire du déclenchement de la révolution égyptienne, la contestation n’a fait que s’amplifier. Jour après jour, des milliers de manifestants ont dénoncé la main-mise sur le pouvoir par les Frères musulmans. Les manifestations pacifiques auxquelles avait appelé le Front du Salut National, la principale force d’opposition, ont donné lieu à des scènes de guerilla urbaine. Le soir du 1er février, devant le palais présidentiel, des milliers de manifestants se sont livrés à une bataille rangée avec les forces de l’ordre. Le 2 février encore, ils étaient plusieurs centaines de manifestants à jeter des pierres et des cocktails molotov contre l’enceinte du bâtiment. En une semaine, les émeutes violement réprimées se sont soldées par plus de 60 morts. Une vidéo montrant un homme nu, battu par des policiers, n’a fait qu’aviver la colère des manifestants. Ils appellent désormais à la démission du ministre de l’Intérieur Mohamed Ibrahim qui a annoncé une enquête.

En Égypte, les organisations de défense des droits de l’homme sont des observateurs privilégiés. Ces deux dernières années, ils ont collecté d’innombrables témoignages sur les brutalités des forces de l’ordre, constaté l’immobilisme des pouvoirs politiques et la colère grandissante qui gagne peu à peu toute la société. L’Initiative égyptienne pour les Droits de la Personne est en première ligne, l’une de ses membres, Magda Boutros a accepté de répondre à nos questions.

ARTE Journal : Quelle a été votre réaction quand vous avez-vu cette vidéo ?

http://juralib.noblogs.org/files/2013/02/088.jpgMalheureusement nous n’avons pas été surpris. Avec notre organisation, cela fait deux ans qu’on travaille sur les violences policières. On sait que ce genre de choses arrive pratiquement quotidiennement. De la part de la police, mais aussi des militaires quand ils étaient au pouvoir. D’autres vidéos de ce genre existent. Des vidéos montrant la police en train de brutaliser des manifestants ou des individus dans d’autres circonstances. Ce qui fait que malheureusement quand on voit ce genre de vidéo, on est pas vraiment surpris. Ces violations de la police sont systématiques. Dans notre organisation, on poursuit des investigations dans des affaires de brutalités policières. On a des affaires de tortures dans des lieux de détention, que ce soit dans les prisons ou dans les postes de police, qui peuvent parfois mener à la mort. On a aussi suivi des affaires impliquant l’usage d’armes à feu. Exemple : il y a une dispute dans la rue entre une personne et un policier, le policier sort son arme à feu et tire. Il blesse ou il tue la personne. Au cours de ces 2 premières années de la révolution, ça a été très difficile pour nous de savoir exactement le nombre de violences et de brutalités policières. Mais au moins dans les affaires qu’on a pu suivre en détail, on a pu recueillir le témoignage des victimes ou des témoins, et on a pu suivre les investigations criminelles. Et on a relevé plus de 20 cas de personnes tuées de manière illégale par la police.

Est-ce que vous constatez une augmentation des violences contre les manifestants ?

Depuis la chute de Moubarak, la violence contre les manifestants est pratiquement constante. Lorsque l’armée était au pouvoir, il y a eu des violences très fortes contre les manifestants. En novembre 2011, lors de la bataille de la rue Mohammad Mahmoud au Caire, il y a eu 45 personnes tuées par la police, un mois plus tard en décembre, il y a eu 17 personnes tuées par l’armée devant le conseil des ministres. Plutôt en octobre, il y avait l’affaire Maspiro (l’attaque contre la manifestation pacifique des Coptes) où 25 personnes avait été tuées par l’armée, etc… Depuis le début de la révolution, que ce soit avant ou après Morsi, les violences commises contre les manifestants sont constantes. Et ce qu’on voit aussi et qui reste constant, c’est que les forces de police ou de l’armée nient ces faits. Même quand il y a des vidéos qui prouvent que les forces de police tirent à balles réelles sur les manifestants, même quand il y a des rapports médicaux, des rapports d’autopsie qui prouvent que ces personnes sont mortes tuées par des armes à feu, la police nie les faits.

Si vous avez suivi ce qui s’est passé pour cet homme qui a été dénudé et frappé par la police, ils ont fait en sorte qu’il apparaisse ensuite à la télévision en disant que ce n’était pas la police qui l’avait dénudé, ni frappé, que c’était les manifestants et que la police au contraire l’avait protègé des manifestants. Ce qui bien sûr au vu des images, est totalement faux. Il est apparu dans une autre vidéo où il explique que les policiers lui ont demandé de dire ça. C’est juste un exemple, mais beaucoup d’affaires sont bien plus violentes et mènent à la mort, et le ministère de l’Intérieur refuse de reconnaître les crimes commis par les officiers de police, les fautes commises par les officiers de police. On a un système judiciaire en Égypte qui protège les officiers de police et leur assure l’impunité.

Dans les affaires qu’on a suivi depuis le début de la révolution jusqu’à aujourd’hui, les affaires de la révolution et les affaires de torture ou de meurtre, dans 90% voire 95% des cas, les officiers de police sont acquittés ou les affaires n’arrivent même pas devant les tribunaux. Car le procureur général travaille à faire en sorte que la police ait une immunité et ne soit pas poursuivie. On a aujourd’hui une police qui n’a absolument pas changé ses pratiques. Les lois qui règlent le travail de la police n’ont pas changé depuis Moubarak, on est toujours avec les mêmes lois qui gouvernent l’utilisation de la force et des armes à feu. Il n’y a eu aucun changement au niveau des mécanismes de contrôle de la police et on a un système judiciaire qui depuis Moubarak et aujourd’hui encore, protège la police et l’armée, et préserve leur impunité. Et donc ce qu’on voit aujourd’hui c’est le résultat naturel de cette absence totale de réforme, de cette absence de volonté politique de changer le système sécuritaire égyptien. Et cela peut s’aggraver encore s’il n’y a pas une volonté politique de changer les choses, et il faudra un changement radical et pas seulement de belles paroles comme on en entend depuis deux ans.

Pourtant la réforme de la police et de la justice étaient des priorités pour les révolutionnaires ?

Pour commencer les manifestations, les révolutionnaires avaient choisi le 25 janvier, c’est le jour de la fête de la police en Égypte. Ce n’était pas un hasard. Ils l’ont choisi exprès pour adresser un message fort et dénoncer les violences policières. Et aujourd’hui encore, le 25 janvier est le jour de la fête de la police.

Peut-on parler d’une nouvelle révolution en cours, d’un nouveau soulèvement, cette fois contre les Frères musulmans et le régime du président Morsi ?

Moi je préfère parler d’une révolution qui continue. Des figures peuvent avoir changé, la tête du régime a peut être changé, mais le régime est toujours là. Il n’a pas changé, le régime policier, sécuritaire n’a pas changé. La révolution continue contre ce même régime pour lequel ils sont descendus dans les rues le 25 janvier 2011. Quelque soit la façon dont on appelle ça, une deuxième révolution, une deuxième vague, il y a les mêmes revendications, les mêmes problèmes qui existent encore et qui sont peut-être encore pire aujourd’hui. Donc oui, la révolution continue, comme on dit ici.

Le régime du président Morsi est-il menacé ?

La colère est très forte et elle existe pratiquement partout. Que ce soit des demandes sociales, économiques, les demandes de respect de la dignité humaine, les demandes relatives au coût de la vie, toutes ces choses là ne s’améliorent pas. La colère existe et elle est très fortement ressentie en Égypte, donc tout est possible.

Presse contre-révolutionnaire (Évelyne Herber, Arte.tv/fr, 3 février 2013)

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