[In memoriam] Mort aux vaches !

28 avril 1912 : Mais que fait le Raid ? Jules Bonnot tient tête à 20’000 assaillants

À l’aube du 28 avril 1912, Jules Bonnot se réveille chez son pote Joseph Dubois, qui possède un garage à Choisy-le-Roi. Il a passé une sale nuit, ses flingues à portée de main. (…) il n’a dormi que d’un œil, car il sait que toutes les polices de France sont sur ses traces depuis qu’il a abattu le numéro deux de la Sûreté nationale, trois jours plus tôt, à Ivry. (…)

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Voilà comment Bonnot se trouve, ce dimanche matin, blessé à la main, planqué chez son dernier ami resté fidèle Joseph Dubois. S’il sympathise avec l’anarchisme, il n’a jamais voulu, pour autant, participer aux attaques de la bande. Il bricole dans son garage construit sur un terrain donné à un certain Fromentin, surnommé le milliardaire anarchiste. C’est une bâtisse de plâtre et de mâchefer au milieu d’un terrain pelé. Un petit escalier de bois extérieur mène à deux chambres sous les toits. Ce qu’il ne sait pas, Bonnot, c’est que le pharmacien de Choisy à qui il a acheté des pansements pour soigner sa main blessée à Ivry l’a reconnu et dénoncé à la police. Celle-ci a donc passé discrètement le quartier au peigne fin et a fini par apprendre qu’on avait vu un inconnu s’introduire chez Dubois sans que le chien aboie. À 7h30, le chef de la Sûreté Guichard, accompagné de son adjoint et de deux secrétaires, se présente devant le garage.

« À l’assassin ! »

Derrière eux, quatorze inspecteurs de la Sûreté, venus en voiture, se planquent. Le patron des flics appelle Sarko pour être sûr de bénéficier de la présomption de légitime défense, empoigne son pistolet et pousse doucement la porte du garage. Il aperçoit alors Dubois qui s’apprête à enfourcher une moto. Un des agents qui l’accompagnent tire sans attendre sur l’anarchiste, mais son arme s’enraye. Dubois gueule : « À l’assassin ! » Il saisit un pistolet. Sa balle atteint l’agent au bras. Une fusillade s’engage, le chef de la Sûreté la fait cesser pour donner l’ordre au garagiste de sortir les mains en l’air. Blessé à l’épaule et au poignet, celui-ci recule sans répondre. Un agent, se sentant forcément en légitime défense, lui tire une balle dans la carotide. Dubois tombe, mort, les bras en croix. Craignant la venue de ses complices, les flics dégagent du garage. C’est alors qu’ils aperçoivent un homme se tenant sur le palier de l’escalier extérieur. C’est Bonnot. Celui-ci ouvre immédiatement le feu, touchant au ventre l’inspecteur Augêne, qui s’écroule. Des collègues parviennent à le traîner jusqu’à un débit de vin voisin. Pendant ce temps, la foule ne cesse de grandir autour du garage, attirée par la fusillade. Depuis sa position dominante, l’anarchiste arrose tous azimuts, ne s’interrompant que pour recharger son arme. C’est du grand Merah avant l’heure [sic !].

(…)

Entre les forces de l’ordre et les voisins venus aider, il y aurait quelque 500 hommes armés arrosant le garage d’un déluge de balles sur la baraque. C’est Fort Alamo. Bonnot seul contre tous. Mais l’anarchiste ne désarme pas. De temps à autre, on aperçoit son bras sortir par la porte ou une fenêtre pour tirer quelques balles. Vers 10 heures, le gangster tient toujours tête. Un « cinematophiste » présent sur place filme l’arrivée de nouveaux renforts et même d’une mitrailleuse lourde. Voici encore le chef de cabinet du ministre de l’Intérieur et d’autres notables. La foule, elle aussi, gonfle. Il y aurait désormais 20’000 curieux pour assister à la curée contre le monstre. Vers 10h45, l’assiégé ne répond plus aux tirs. Certains pensent qu’il s’est suicidé. Mais non, Bonnot est en train d’écrire son testament politique.

Pour déloger Bonnot, le préfet Lépine, jamais à court d’inventions, ordonne de dynamiter la maison. Un gendarme avance avec une voiturette bourrée d’explosifs, se protégeant derrière un matelas. La protection improvisée, que même Charlie Chaplin n’aurait pas osé imaginer, tombe obligeant le gendarme à rebrousser chemin. Deux camionneurs, Puche et Meunier, proposent alors de faire reculer vers leur garage leur charrette remplie de foin, attelée à un cheval. Le lieutenant Fontan de la garde républicaine se planque derrière avec des bâtons de dynamite. Quand la carriole atteint le mur du garage, le chien de Dubois se jette sur lui pour le mordre. Il faut l’abattre d’une balle. Fontan dépose un cartouche reliée à un cordon Bickford, il allume la mèche avant de se retirer derrière la charrette. Mais pas d’explosion. Il faut recommencer. Cette fois, le coup part, mais l’explosion est trop faible pour ouvrir une brèche dans le mur. Le cheval blanc attelé à la carriole se tord de rire. La troisième tentative est la bonne : la moitié du mur s’effondre tandis qu’un incendie embrase la maison.

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« À mort, Bonnot ! »

D’enthousiasme, la foule, forte maintenant de 30’000 curieux, se précipite en hurlant : « À mort ! À mort ! On tient Bonnot ! À mort, Bonnot ! » Les forces de l’ordre ont beaucoup de mal à la retenir. Durant 20 minutes, les pompiers arrosent la maison pour éteindre l’incendie. Mais de Bonnot, aucun signe de vie. Est-il mort ? Prépare-t-il un piège ? Guichard, Lépine et une douzaine d’agents se rapprochent de la maison protégée par la charrette tirée par le cheval, qui commence à trouver la plaisanterie saumâtre. Les assaillants se jettent à plat ventre pour pénétrer par le trou béant dans le mur. Ils butent sur le cadavre de Dubois. Pendant ce temps, le lieutenant Fontan, suivi de policiers, escalade avec précaution l’escalier extérieur. Ils s’engouffrent dans la première chambre. Vide. Il y en a une deuxième. Fontan saisit un matelas pour se protéger, il pousse la porte et tire quatre balles au jugé. Dans la pièce, Bonnot, gravement blessé par l’explosion, s’est caché entre deux matelas. (…)  L’anarchiste tire une première balle sur le lieutenant, qu’il rate, puis une deuxième dans sa tête pour se tuer. En même temps, les inspecteurs qui se précipitent lui logent onze balles dans le corps. L’anarchiste mourant jette « Tas de V… »

Agonisant, Bonnot est transporté au bas de l’escalier, où la foule ayant échappé à tout contrôle se jette sur lui pour l’écharper. Les forces de l’ordre parviennent à déposer le moribond dans une voiture qui prend aussitôt la direction de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu de Paris. Durant le trajet, Bonnot, ensanglanté, jette encore quelques injures, avant de rendre l’âme lorsque l’automobile franchit le pont Notre-Dame. Dans les décombres du garage, on découvre le testament de Bonnot, constitué d’une quinzaine de feuillets couverts d’une écriture serrée tracée au crayon. Le bandit anarchiste y crache sa haine de la société [sic] avec « les exploiteurs qui font travailler les pauvres diables ». (…) « Il me faut vire ma vie. J’ai le droit de vivre, et puisque votre société imbécile et criminelle prétend me l’interdire, eh bien, tant pis pour elle, tant pis pour vous tous. » La foule, se fichant des dernières pensées du criminel, envahit le garage pour récupérer un souvenir. Des dames, dit-on, auraient trempé leur mouchoir dans le sang de Bonnot. Qui est le sauvage dans cette histoire ?

Les deux derniers membres de la bande, Garnier et Valet, seront à leur tour assiégés le 14 mai dans un pavillon de Nogent-sur-Marne. Eux également mèneront une défense acharnée.

Publié par des ennemis de l’Anarchie (Frédéric Lewino et Gwendoline Dos Santos, LePoint.fr, 28 avril 2012)

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