Blouses blanches et robes noires

Les folles audiences des hospitalisés sous la contrainte

Hier, comme le veut la nouvelle loi, dix patients sont passés devant un juge des libertés au tribunal de Créteil. Un désastre pour la santé mentale des patients selon les médecins.

Cinq minutes qu’il se frotte les cuisses frénétiquement. Et puis d’un coup, il se lève et s’avance jusqu’à la balustrade qui surplombe d’une dizaine de mètres la salle des pas perdus. Échange de regards furtif entre deux soignants. « Ça va monsieur ? Vous avez mal aux jambes ? » Le malade se rassoit. Il confiera plus tard qu’il « n’est pas bien » et qu’il « veut sortir ».

Hier, dix patients de l’hôpital psychiatrique Paul-Guiraud de Villejuif sont passés devant un juge des libertés du tribunal de Créteil. Presque une première depuis la loi de juillet dernier qui oblige les patients hospitalisés sous la contrainte à passer devant ce magistrat pour qu’il décide d’une éventuelle remise en liberté. Jusqu’à vendredi dernier, Paul-Guiraud refusait de transporter ses malades au tribunal, principalement pour des raisons de sécurité. Mais les magistrats de Créteil, s’appuyant sur une nouvelle jurisprudence, ont argué la semaine dernière de l’absence de cinq patients pour ordonner leur remise en liberté. Cette dernière ne sera pas effective, car le parquet, à la demande de l’hôpital, a fait appel. Paul-Guiraud a donc finalement accepté d’amener ses patients.

Il est 9h20 hier matin quand un car loué pour l’occasion se gare sur le parking du tribunal. À l’intérieur, dix patients et le double de soignants. « Autant de personnel qui ne travaille pas là où on a vraiment besoin de lui », grince un fonctionnaire. Ces malades atteints de troubles mentaux sont dirigés vers les deux avocats commis d’office pour une « discussion » de cinq minutes. Et puis c’est l’audience à huis clos. Le juge des libertés, sur la foi de son entretien avec le patient et de documents médicaux, doit décider en quelques minutes de son avenir. Une aberration pour le personnel soignant. « Comme ce sont des malades hospitalisés sous la contrainte, ils ne reconnaissent pas leur pathologie, confie un médecin. Et d’un coup, ils entendent un juge leur annoncer qu’ils sont schizophrènes ou qu’ils souffrent de telle ou telle pathologie. »

« Vendredi soir, on a ramassé certains malades à la petite cuillère », soupire un fonctionnaire de Paul-Guiraud. À 11h45, les dix patients sont tous passés devant le juge. « Nous n’avons rien contre cette loi, insiste Henri Poinsignon, le directeur de Paul-Guiraud. Mais nous protestons contre les modalités de son application. » « Passer devant un juge peut même avoir des vertus thérapeutiques », lâche un autre fonctionnaire. « Déjà, il y a un effet stigmatisant pour les patients, résume le docteur Bernard Lachaux, chef de pôle à Paul-Guiraud. On emmène tout de même au tribunal des gens qui ne le veulent pas et qui n’ont rien à se reprocher. Et puis, sans remettre en cause la compétence des magistrats, ils n’ont aucune expérience dans la confrontation avec les malades. » « On les voyait déjà avant, sauf qu’il s’agissait de patients qui souhaitaient nous voir, remarque toutefois le juge des libertés Bernard Seltensperger. Là, ils n’ont rien demandé. Vendredi dernier, j’avais beau lui poser des questions, une dame n’a pas décroché un mot. »

Leur presse (Denis Courtine, LeParisien.fr, 20 mars 2012)

This entry was posted in Beau comme une prison qui brûle, Nos corps nous appartiennent and tagged . Bookmark the permalink.