L’urbanisme unitaire à la fin des années 50 (décembre 1959)

En août 1956, un tract signé par les groupes qui préparaient la formation de l’I.S., appelant à boycotter le prétendu « Festival de l’Art d’Avant-Garde » convoqué alors à Marseille, faisait observer qu’il s’agissait de la plus complète sélection officielle de « ce qui représentera dans vingt ans l’imbécillité des années 50 ».

L’art moderne de cette période aura été en effet dominé, et presque exclusivement composé, par des répétitions camouflées, par une stagnation qui traduit l’épuisement définitif de tout l’ancien théâtre d’opérations culturel, et l’impuissance d’en chercher un nouveau. Cependant, souterrainement, certaines forces se sont constituées dans le même temps. Il en va ainsi de la conception d’un urbanisme unitaire, aperçue dès 1953, et désignée pour la première fois à la fin de 1956 dans un tract distribué à l’occasion d’une manifestation de nos camarades italiens, à Turin (« Paroles obscures, écrivait La Nuova Stampa du 11 décembre, dans le genre de cet avertissement : “L’avenir de vos enfants en dépend, manifestez en faveur de l’urbanisme unitaire !” »). L’urbanisme unitaire est au centre des préoccupations de l’I.S. ; et quels que soient les délais et les difficultés d’application, c’est très justement que le rapport inaugural de la Conférence de Munich constate qu’avec son apparition sur le plan de la recherche et du projet, l’urbanisme unitaire est déjà commencé.

Voilà que les années 50 vont finir, ces jours-ci. Sans chercher à prévoir si leur imbécillité dans l’art et l’usage de la vie, qui tient à des causes générales, peut s’atténuer ou s’aggraver immédiatement, il est temps d’examiner où en est l’U.U. après un premier stade de développement. Plusieurs points sont à préciser.

D’abord l’urbanisme unitaire n’est pas une doctrine d’urbanisme, mais une critique de l’urbanisme. De la même façon, notre présence dans l’art expérimental est une critique de l’art, la recherche sociologique doit être une critique de la sociologie. Aucune discipline séparée ne peut être acceptée en elle-même, nous allons vers une création globale de l’existence.

L’urbanisme unitaire est distinct des problèmes de l’habitat, et cependant destiné à les englober ; à plus forte raison, distinct des échanges commerciaux actuels. Il envisage en ce moment un terrain d’expérience pour l’espace social des villes futures. Il n’est pas une réaction contre le fonctionnalisme, mais son dépassement : il s’agit d’atteindre, au-delà de l’utilitaire immédiat, un environnement fonctionnel passionnant. Le fonctionnalisme, qui prétend encore à l’avant-garde parce qu’il rencontre encore des résistances passéistes, a déjà largement triomphé. Ses apports positifs : l’adaptation à des fonctions pratiques, l’innovation technique, le confort, le bannissement de l’ornement surajouté — sont aujourd’hui des banalités. Mais son champ d’application tout compte fait étroit n’a pas conduit le fonctionnalisme à une relative modestie théorique. Pour justifier philosophiquement l’extension de ses principes de renouveau à toute l’organisation de la vie sociale, le fonctionnalisme a fusionné, comme sans y penser, avec les doctrines conservatrices les plus immobiles (et, en même temps, il s’est figé lui-même en doctrine immobile). Il faut construire des atmosphères inhabitables ; construire les rues de la vie réelle, les décors d’un rêve éveillé. La question de la construction des églises fournit un critère particulièrement voyant. Les architectes fonctionnalistes ont tendance à accepter de construire des églises, pensant — s’ils ne sont pas des idiots déistes — que l’église, édifice sans fonction dans un urbanisme fonctionnel, peut être traitée comme un libre exercice de formes plastiques. Leur erreur est de négliger la réalité psycho-fonctionnelle de l’église. Les fonctionnalistes, qui expriment l’utilitarisme technique d’une époque, ne peuvent réussir une seule église, au sens où la cathédrale a été la réussite unitaire d’une société qu’il faut bien appeler primitive, enfoncée beaucoup plus loin que nous dans la misérable préhistoire de l’humanité. Les architectes situationnistes, eux, cherchant à créer, à l’époque même des techniques qui ont permis le fonctionnalisme, des nouveaux cadres de comportement délivrés de la banalité aussi bien que de tous les vieux tabous, sont absolument opposés à l’édification, et même à la conservation, de bâtiments religieux avec lesquels ils se trouvent en concurrence directe. L’urbanisme unitaire rejoint objectivement les intérêts d’une subversion d’ensemble.

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Emplacement pour une maison à usage situationniste. Au point central de l’Allée des Cygnes, à Paris, le socle de l’édifice serait le pont du chemin de fer désaffecté qui coupe l’île, inutilement pour l’instant. La largeur de la maison est celle de l’île. Le passage, déjà limité aux piétons par l’escalier qui commande le nord de l’île, continue sous la maison ; laquelle peut communiquer directement avec les deux rives (15e et 16e arrondissements) par les ponts qui se raccordent à ses faces latérales. Ce projet, établissant une habitation permanente, tend à rien moins qu’à peupler, à l’exemple des stations de l’Antarctique, la troisième île de Paris, jusqu’à ce jour déserte.

Autant que de l’habitat, l’urbanisme unitaire est distinct des problèmes esthétiques. Il va contre le spectacle passif, principe de notre culture où l’organisation du spectacle s’étend d’autant plus scandaleusement qu’augmentent les moyens de l’intervention humaine. Alors qu’aujourd’hui les villes elles-mêmes sont données comme un lamentable spectacle, un supplément aux musées, pour les touristes promenés en autocars de verre, l’U.U. envisage le milieu urbain comme terrain d’un jeu en participation.

L’urbanisme unitaire n’est pas idéalement séparé du terrain actuel des villes. Il est formé à partir de l’expérience de ce terrain, et à partir des constructions existantes. Nous avons autant à exploiter les décors actuels, par l’affirmation d’un espace urbain ludique tel que le fait reconnaître la dérive, qu’à en construire de totalement inédits. Cette interpénétration (usage de la ville présente, construction de la ville future) implique le maniement du détournement architectural.

L’urbanisme unitaire est opposé à la fixation des villes dans le temps. Il conduit à préconiser au contraire la transformation permanente, un mouvement accéléré d’abandon et de reconstruction de la ville dans le temps, et à l’occasion aussi dans l’espace. On a pu ainsi envisager de tirer parti des conditions climatiques où se sont développées déjà deux grandes civilisations architecturales — au Cambodge et dans le sud-est du Mexique — pour construire dans la forêt vierge des villes mouvantes. Les nouveaux quartiers d’une telle ville pourraient être construits toujours plus vers l’Ouest, défriché à mesure, tandis que l’Est serait à part égale abandonné à l’envahissement de la végétation tropicale, créant elle-même des couches de passage graduel entre la ville moderne et la nature sauvage. Cette ville poursuivie par la forêt, outre la zone de dérive inégalable qui se formerait derrière elle, et un mariage avec la nature plus hardi que les essais de Frank Lloyd Wright, présenterait l’avantage d’une mise en scène de la fuite du temps, sur un espace social condamné au renouvellement créatif.

L’urbanisme unitaire est contre la fixation des personnes à tels points d’une ville. Il est le socle d’une civilisation des loisirs et du jeu. On doit noter que dans le carcan du système économique actuel, la technique a été employée à multiplier les pseudo-jeux de la passivité et de l’émiettement social (télévision), alors que les nouvelles formes de participation ludique également rendues possibles sont réglementées par toutes les polices : ainsi, les sans-filistes amateurs, réduits à un boy-scoutisme technicien.

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Carte du pays de Tendre, 1656

L’expérience situationniste de la dérive étant en même temps moyen d’étude et jeu du milieu urbain, elle est sur le chemin de l’urbanisme unitaire. Ne pas vouloir séparer le théorique du pratique, à propos de l’U.U., c’est non seulement faire avancer la construction (ou les recherches sur la construction, par les maquettes) avec la pensée théorique ; mais c’est surtout ne pas séparer l’emploi ludique direct de la ville, collectivement ressenti, de l’urbanisme comme construction. Les jeux et émotions réels dans les villes actuelles sont inséparables des projets de l’U.U., comme plus tard les réalisations de l’U.U. ne doivent pas se séparer de jeux et d’émotions qui naîtront dans cet accomplissement. Les dérives que l’Internationale situationniste est appelée à entreprendre au printemps de 1960 à Amsterdam, avec d’assez puissants moyens de transport et de télécommunication, sont envisagées aussi bien comme une étude objective de la ville, et comme un jeu des communications. En effet, la dérive, en dehors de ses enseignements essentiels, ne permet qu’une connaissance très exactement datée. En quelques années, la construction ou la démolition de maisons, le déplacement des micro-sociétés et des modes suffisent à changer le réseau d’attractions superficielles d’une ville ; phénomène d’ailleurs très encourageant pour le moment où nous parviendrons à une liaison active entre la dérive et la construction urbaine situationniste. Il est certain que, jusque-là, le milieu urbain changera tout seul, anarchiquement, démodant finalement les dérives dont les conclusions n’ont pu se traduire en changements conscients de ce milieu. Mais le premier enseignement de la dérive est sa propre existence en jeu.

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Une zone expérimentale pour la dérive. Le centre d’Amsterdam, qui sera systématiquement exploré par des équipes situationnistes en avril-mai 1960.

Nous ne sommes qu’au début de la civilisation urbaine ; nous avons encore à la faire nous-mêmes, quoiqu’en partant de conditions préexistantes. Toutes les histoires que nous vivons, la dérive de notre vie, sont marquées par la recherche, ou le manque, d’une construction supérieure. Le changement de l’environnement fait surgir de nouveaux états de sentiments, d’abord passivement ressentis, puis qui en viennent à réagir constructivement, avec l’accroissement de la conscience. Londres a été le premier aboutissement urbain de la révolution industrielle, et c’est la littérature anglaise du XIXe siècle qui témoigne d’une prise de conscience des problèmes de l’atmosphère et des possibilités qualitativement différentes dans une grande agglomération. La lente évolution historique des passions prend un de ses tournants avec l’amour de Thomas de Quincey et de la pauvre Ann, fortuitement séparés et se cherchant sans jamais se retrouver « à travers l’immense labyrinthe des rues de Londres ; peut-être à quelques pas l’un de l’autre… » La vie réelle de Thomas de Quincey dans la période comprise entre 1804 et 1812 en fait un précurseur de la dérive : « Cherchant ambitieusement mon passage au Nord-Ouest, pour éviter de doubler de nouveau tous les caps et les promontoires que j’avais rencontrés dans mon premier voyage, j’entrais soudainement dans des labyrinthes de ruelles… J’aurais pu croire parfois que je venais de découvrir, moi le premier, quelques-unes de ces terræ incognitæ, et je doutais qu’elles eussent été indiquées sur les cartes modernes de Londres. » Et vers la fin du siècle, cette sensation est si couramment admise dans l’écriture romanesque que Stevenson montre un personnage qui, dans Londres la nuit, s’étonne de « marcher si longtemps dans un décor aussi complexe sans rencontrer ne fût-ce que l’ombre d’une aventure » (New Arabian Nights). Les urbanistes du XXe siècle devront construire des aventures.

L’acte situationniste le plus simple consistera à abolir tous les souvenirs de l’emploi du temps de notre époque. C’est une époque qui, jusqu’ici, a vécu très au-dessous de ses moyens.

« Notes éditoriales », Internationale situationniste n° 3, décembre 1959.

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