[L’histoire du terrorisme est écrite par l’État] Quelle critique révolutionnaire face au déferlement sécuritaire ?

Quelle critique révolutionnaire face au déferlement sécuritaire ?
Réflexions rapides sur les limites des critiques radicales de la sécurité

L’ampleur inédite des manifestations contre le « terrorisme » et pour la « République » du dimanche 11 janvier 2015 et l’accélération de l’embrigadement sécuritaire de masse dont cette mobilisation témoigne risquent de faire plonger dans la dépression tou(te)s ceux/celles qui participent d’une manière ou d’une autre à la critique de la sécurité et de son monde.

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Une sécuritisation réussie

Le dispositif mis en branle depuis mercredi constitue indéniablement un cas d’école de sécuritisation réussie. Le concept de sécuritisation, développé par Barry Buzan et Ole Waever, désigne un « process through which an inter-subjective understanding is constructed within a political community to treat something as an existential threat to a valued referent object and to enable a call for urgent and exceptional measures to deal with the threat » [Buzan Barry, Waever Ole, Regions and Powers : The Structure of International Security, Cambridge University Press, 2003, p. 491].

Pour qu’il réussisse, une acte de sécuritisation suppose une cible (qui est la menace ?), un objet référent (qui doit-être protégé ?), un agent (qui définit la menace ? qui fournit la sécurité ?) et une audience à convaincre.

Dans le cas présent, l’« islamisme » et les catégories de populations que l’on y associe constituent la cible et la « République », en d’autres termes l’expression politique de l’ordre capitaliste et raciste, l’objet référent. Les appareils de sécurité nationaux et transnationaux répondent efficacement à une « demande » de sécurité artificiellement entretenue au quotidien. L’audience est conquise. L’audience est Charlie.

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De la tragique efficacité de l’antiterrorisme

Après plus d’un demi-siècle d’existence, l’appareil anti-terroriste issu de la contre-insurrection coloniale [Voir Rigouste Mathieu, L’ennemi intérieur : La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France métropolitaine, La Découverte, 2011 ou Bonditti, Philippe, L’antiterrorisme aux États-Unis (1946-2007) : une analyse foucaldienne de la transformation de l’exercice de la souveraineté et de l’art de gouverner, Thèse de doctorat, Institut d’études politiques, 2008] fonctionne toujours aussi bien dans sa capacité à créer du consensus hégémonique et d’une manière plus large à gouverner les populations sur la base de divers énoncés sécuritaires et du calcul de risque permanent. Loin de générer un quelconque « état d’exception » généralisé ou l’avènement d’un « nouveau fascisme » comme l’affirment à la fois certaines critiques libérales et plus radicales, il est au contraire l’un des plus fidèles compagnons des démocraties libérales-marchandes.

Les mesures législatives dites « dérogatoires » ne constituent pas une « suspension de l’État de droit ». Elles génèrent seulement de nouvelles normes juridiques existant à côté de normes plus anciennes. Émergent ainsi des régimes juridiques différenciés qui ne font que traduire dans le droit le fonctionnement inégalitaire réel de la justice de classe et de race. Guantanamo n’est pas l’expression de la « vie nue » en prise directe avec la « souveraineté » mais la concrétisation extrême d’une démultiplication des statuts juridiques particuliers parfaitement compatible avec le cadre général des démocraties libérales.

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Si l’antiterrorisme génère si peu de résistance de masse en Occident, c’est bien parce qu’il laisse à une majorité jugée « conforme » le bénéfice de ces droits formels et réserve les pratiques d’exception à une minorité « déviante » [Bigo Didier, « Introduction. Les libertés sacrifiées au nom de la sécurité ? », in Bigo Didier (éd), Au nom du 11 septembre … Les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme, La Découverte, 2008], en gros le prolétariat racialisé. L’antiterrorisme se nourrit des clivages de race des sociétés capitalistes et des systèmes de privilège que ces derniers déterminent.

Ainsi, l’antiterrorisme, et la sécurité plus généralement, ne s’opposent pas à la « liberté » — prise dans son acception libérale comme ensemble de droits ou dans sa version anarchiste comme l’inverse d’une état de domination — dans un balancement permanent entre sécurité et liberté. Au contraire, la sécurité participe à configurer des régimes particuliers de liberté dans lesquels les hommes interagissent selon les principes du libre-marché [Foucault Michel, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France. 1977-1978. Gallimard, 2004, p. 50. Foucault Michel, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1978. Gallimard, 2004, p. 31]. En effet, sa logique est de définir et de neutraliser les populations, les conduites et les situations jugées nuisibles, à tort ou à raison, au régime de la liberté marchande. La sécurité ne vise pas tant à nous contrôler directement qu’à organiser les environnements dans lesquels nous évoluons dans l’intérêt de la reproduction capitaliste.

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Dans les sociétés occidentales, les aspects les plus violents et coercitifs de la sécurité sont réservés aux franges les plus précaires des classes dominées (non-blancs, sans-papiers, prostitués…). La majorité de la population est libre de circuler dans des environnements pacifiés, de vendre sa force de travail, d’exercer ses droits formels et de se moquer des dominés au nom de la « liberté d’expression ».

La panique morale qui fait suite au massacre de Charlie Hebdo ne constitue que la théâtralisation spectaculaire de la gouvernementalité sécuritaire quotidienne.

Sa profondeur met notamment en exergue l’impuissance des militants révolutionnaires à agir face au régime de l’insécuritisation [Par « insécuritisation », nous entendons la gestion des conduites sur la base de la génération d’un sentiment d’insécurité] permanente.

La sécurité engendre certes de nombreuses résistances, notamment autour de la question de la violence policière dans les quartiers populaires, mais celles-ci restent fragmentées. Des stratégies collectives en lien avec un projet d’émancipation global qui articuleraient en leur sein ces résistances restent absentes. Cet éparpillement reflète bien sûr la variété des technologies de pouvoir que la sécurité déploie en fonction des contextes sociaux dans lesquels elle opère. À travers des formes de pouvoir et des modes de subjectivation différenciés, la sécurité renforce et reconfigure les principes de différenciation de classe/race/genre qui structurent les rapports sociaux capitalistes.

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Quelles armes critiques face à la sécurité ?

Le désemparement que la gauche révolutionnaire peut ressentir face au branle-bas de combat sécuritaire des derniers jours s’explique en outre par l’hégémonie regagnée, temporairement du moins, des classes dominantes via l’appel à l’unité nationale aux dépens des musulmans.

Mais il témoigne aussi d’un certain déficit analytique des critiques radicales de la gestion sécuritaire. Celles-ci souffrent notamment de deux types de défauts.

Le premier consiste dans la réduction de la sécurité à des technologies de pouvoir considérées isolément (les discours médiatiques d’insécurité, la police, la vidéo-surveillance, le plan vigi-pirate, l’antiterrorisme…). Ces dernières sont ainsi abstraites du dispositif global dont elles font partie, de l’environnement qu’elles visent à organiser et des contexte sociaux-spatiaux spécifiques dans lesquels elles s’exercent.

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On critique par exemple la police de manière générale et abstraite en la désignant comme « police du capital » mais on ne s’attarde pas sur les modes opératoires différenciés en fonction du triptyque classe/race/genre des « régimes de violence policière » tel que le fait avec finesse Mathieu Rigouste [Rigouste Mathieu, La domination policière. Une violence industrielle, La Fabrique, 2012].

On dénonce PRISM comme un nouveau « Big Brother » en occultant l’imbrication plus ou moins poussée de ce type de programme avec les formes de surveillances horizontales, interactives et ludiques permises par les réseaux sociaux et technologies mobiles. Au lieu d’essayer de faire bannir telle ou telle technologie sécuritaire ou de tenter d’échapper à la sécurité au profit d’un anonymat illusoire, il convient plutôt de cartographier les espaces, les logiques et les formes de la sécurité afin de développer des résistances adaptées.

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Le second défaut réside dans la tendance à subsumer la critique de la sécurité dans une critique générale de l’État, de l’« Autorité », du « Pouvoir » ou toute autre entité substantielle ou principe unitaire de la domination face auxquels se dresseraient les sujets révolutionnaires.

Ce type de critique ne prend pas en compte la multiplicité des acteurs de la sécurité, allant des élites sécuritaires du champ transnational de la sécurité au prolétariat de l’industrie de la sécurité privée en passant par les masses « citoyennes » apeurées et consommatrices de produits de sécurité (émissions alarmistes, anti-virus, commémorations, alarmes, assurances, armes…). Elle ignore par ailleurs la diversité des formes de pouvoir mises en œuvre à tous les niveaux par la sécurité au profit d’une vision strictement répressive de cette dernière.

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La sécurité doit ainsi être appréhendée comme une sphère sociale et un domaine de pratiques hétérogènes dotés d’une certaine autonomie relative. Tout comme l’État, elle est un champ de force où s’affrontent plusieurs groupes pour le monopole de la définition de la peur et de la menace [Bigo Didier, “La mondialisation de l’(in)sécurité ? Réflexions sur le champ des professionnels de la gestion des inquiétudes et analytique de la transnationalisation des processus d’(in)sécurisation”, Cultures & Conflits, vol. 58, 2006].

Comme l’aboutissement de ces luttes influe sur le type de mécanismes déployés, il est nécessaire de prendre en compte les dynamiques propres de la sécurité dans les résistances et les critiques qu’on lui oppose. Il est par ailleurs vital de comprendre sa grammaire particulière afin de ne pas reproduire cette dernière dans nos contre-discours et de ne pas nourrir ainsi les processus d’insécuritisation.

En faisant l’impasse d’une analyse critique approfondie de la sécurité comme idéologie masquant la réalité des rapports de domination et légitimant l’hégémonie des classes dominantes, comme dispositif et mode de gouvernement particuliers reposant sur des régimes de vérités propres et comme sphère sociale relativement autonome, les critiques radicales existantes de la sécurité ne saisissent pas adéquatement la manière dont la sécurité participe concrètement à la reproduction des rapports sociaux capitalistes.

Elles risquent ainsi de négliger certains potentiels de luttes localisés dans les multiples points d’application des mécanismes sécuritaires d’une part et de peiner à définir les termes d’une stratégie contre-hégémonique globale qui articulerait sans l’uniformiser cette multitude de résistances d’autre part.

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De la manière que les critiques dé-coloniales et féministes ont permis d’élargir la critique du capitalisme en y intégrant la critique des rapports de race et de genre, il nous faut étendre et approfondir la critique de la sécurité en dépassant la contestation des formes purement coercitives et répressives de cette dernière.

S’intéresser à la sécurité c’est s’intéresser à l’une des conditions de possibilité essentielles du capitalisme. D’une certaine manière, il nous faut prendre au sérieux les narratifs sécuritaires en tant qu’ils expriment une crainte réelle quant à la capacité du capitalisme à se reproduire.

Paris Luttes Info, 14 janvier 2015

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