[Les figures de la confusion] Yves Calvi, Éric Dénécé et les fascistes ukrainiens de Notre-Dame-des-Landes

Les figures de la confusion
Yves Calvi, Éric Dénécé et les fascistes ukrainiens de Notre-Dame-des-Landes

Le 8 décembre dernier, l’éditorialiste Yves Calvi interviewait sur RTL un certain Éric Dénécé sur les Zad. Ce prétendu spécialiste du renseignement y a tenu des propos pour le moins étonnants, sans jamais être repris par le journaliste…

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ÉCOUTER L’ÉMISSION

Comme c’est fréquent chez lui quand il s’agit de tenter de comprendre un mouvement social, Yves Calvi n’a pas fait dans la demi-mesure pour qualifier les zadistes lors de cette épisode de « 3 minutes pour comprendre » : « terreur verte », « terrorisme vert », « djihadisme vert »… Les poncifs repris par les partisans des grands projets inutiles, et notamment de la FNSEA contre leurs opposants ne font pas peur à notre journaliste. Mais les propos les plus déconcertants ont encore été tenus par son invité, Éric Dénécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R) un de ces multiples think tanks confidentiels et réactionnaires qui fleurissent depuis le début des années 2000 sur les questions internationales.

Tour à tour Dénécé a expliqué à l’antenne de RTL que :

• Les zadistes sont des drogués violents, comparables aux islamistes (même si, il le dit plus loin, ce ne sont pas encore des « terroristes »… ouf !) : « Très rapidement, viennent s’agréger à ces penseurs (…) des structures de plus en plus conspirationnistes, violentes ou usant largement de substances qui ne les amènent pas à réfléchir notamment et qui depuis quelques temps sont dans un phénomène de radicalisation extrêmement préoccupant, extrêmement violent et en tous points comparable au phénomène de radicalisation qu’on trouve dans l’islam. » [On note qu’il parle de l’islam en général, et non du seul islam politique. Dans un numéro de « C Dans l’Air » animé par Yves Calvi le 22 août 2006, Dénécé expliquait déjà que « Dans tous les échanges Orient-Occident qui ont eu lieu depuis le haut Moyen-Âge, l’islam a toujours agressé l’Occident avant le contraire. »]

• Les écologistes sont prêts à faire sauter la planète pour défendre leur cause : « les écologistes radicaux dès les années 1970 avaient essayé de voler une bombe nucléaire et de la faire sauter dans une faille tectonique pour obliger les États-Unis à abandonner le nucléaire et à revenir à des conditions de vie beaucoup plus proches de ce que eux espéraient. »

• La Zad de Notre-Dame-des-Landes servirait de terrain d’entraînement à des fascistes venus d’Ukraine : « C’est aussi une nébuleuse internationale parce que les hommes du groupe Pora noir, c’est-à-dire les milices d’extrême-droite qui sont à l’origine de la révolution Maïdan en Ukraine sont venus s’entraîner à Notre-Dame-des-Landes. »

• Et malheureusement les femmes s’y mettent aussi : « Malheureusement, au sein de ces mêmes groupes, on voit des individus de tous âges, et de plus en plus des deux sexes, se radicaliser et rentrer dans des actions violentes extrêmement préoccupantes. »

Évidemment, Eric Dénécé n’a pas cité ses sources, et Calvi ne les lui a pas demandées. Pourtant, on a beau chercher, aucune trace sur le web, y compris complotiste, de cette tentative de vol de bombe nucléaire ou de ce groupe ukrainien à Notre-Dame-des-Landes [Recherches effectuées en français, anglais et allemand].

De prétendus fascistes ukrainiens bien peu convaincants

Par ailleurs, la nature extrême droitière de Pora noir est tout à fait sujette à caution. Il s’agit d’une scission se définissant comme une ONG luttant pour les droits humains du mouvement de jeunesse Pora! (Il est temps !), lui-même actif pendant ce qu’on a appelé la révolution orange en 2004 et inspiré du mouvement serbe Otpor. Depuis 2006, Pora noir a changé de nom et s’appelle désormais Opora. Si Pora! a été très actif en 2004 lors des manifestations qui se sont déroulées également sur la place Maïdan de Kiev, Il semble que son héritier Opora n’ait pas été à la pointe du mouvement de fin 2013, encore moins à son origine, même si ses militants y ont activement pris part [Mais évidemment, Opora ayant reçu des financements de la National Endowment for Democraty (Ned), il n’en faut pas plus aux conspirationnistes pour en déduire qu’il aurait à lui seul le pouvoir de faire descendre comme par enchantement des centaines de milliers de personnes dans la rue.]. Dès lors, de quoi parle Éric Dénécé exactement ? De 2004, de 2013 ? De Pora!, Pora noir ou Opora ? Ou bien de tout autre chose ? Sachant que la contestation du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes n’a vraiment monté en intensité qu’à partir de 2008 avec le début de l’occupation de la Zad et surtout depuis 2012 en réaction à la multiplication des mesures répressives, le moins que l’on puisse dire est que son propos est confus.

Mais où donc Éric Dénécé puise-t-il ses sources ?

Pora noir, milice d’extrême droite ? D’après un spécialiste de l’extrême droite en Europe de l’Est que nous avons pu interroger, c’est doublement faux et aujourd’hui Opora, le mouvement issu de Pora noir, milite en faveur d’élections transparentes, contre la corruption et pour la promotion et la défense des droits humains. Il fait partie d’un réseau est-européen d’ONG ayant pour objectif de promouvoir des élections démocratiques dans les pays de cette aire géographique.

On peut cependant se douter d’où provient une telle affimation faisant de Pora noir une milice fasciste : la version française de Wikipedia (au contraire des versions anglaise et allemande pourtant plus complètes) affirme de manière non sourcée, que Pora! (pas Pora noir) aurait été financé par Georges Soros, la National Endowment For Democracy (Ned) et l’ambassadeur du Canada, une accusation qui suffit bien souvent dans la complosphère à faire d’une organisation un mouvement d’extrême droite. Les trois sources en français donnant cette information que nous avons trouvées sont le World socialist Website affilié à la 4e Internationale dans un article de décembre 2004 mais mêlant les sources de financement supposées de plusieurs groupes, un obscur centre de recherche sur le terrorisme en février 2014, ainsi que de manière indirecte – puisqu’il cite Pora! parmi d’autres mouvements similaires comme Otpor – le démographe soralien Nicolas Bourgoin en janvier 2014. Aucun de ces sites ne fournit la moindre source permettant de vérifier de ces informations. Seul point confirmé par le site de la Ned, que nous sommes allés consulter nous-mêmes : Pora! a effectivement reçu 40’000 dollars de cette organisation en 2005 pour entre autres développer des syndicats étudiants, et Opora 36’370 dollars en 2009 pour organiser une campagne de mobilisation non partisane des électeurs en 2010 [Voir ici et . La Ned est une organisation privée à but non lucratif largement financée de son propre aveu par le Congrès des États-Unis et ayant pour objectif de promouvoir la démocratie à travers le monde. Elle fait l’objet de beaucoup de fantasmes chez les conspirationnistes, alors même qu’elle est beaucoup plus transparente sur ses sources de financement et sur ses actions que la plupart des médias et organisations complotistes.].

Par ailleurs, une autre scission de Pora!, le parti Pora jaune (mais toujours pas Pora noir), aurait fait une alliance électorale avec un parti classé à l’extrême droite, l’Assemblée nationale ukrainienne – Autodéfense ukrainienne (UNA-UNSO), d’après la version anglaise de Wikipedia citant une source ukrainienne. Seul le Wikipedia français parle de jeunes de Pora noir ayant rejoint ce même mouvement, mais de manière peu sourcée [L’article de Café Babel cité par Wikipedia et signalé comme non relu par la rédaction du site, ne parle que d’un cas particulier de militante de Pora noir envisageant de rejoindre l’UNA-UNSO en 2005, soit rien qui permette de tirer une conclusion générale sur ce point.]. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas l’existence de quelques transfuges qui permettrait de classer pour autant Pora noir à l’extrême droite car sinon, la quasi totalité du champ politique et syndical français devrait l’être également pour avoir « fourni » des transfuges au Front national. De plus, notre spécialiste des réseaux d’extrême droite à l’Est nous nous précise que l’UNA-UNSO ayant eu ses propres terrains d’entraînement militaire, venir « s’entraîner » dans les ZAD françaises aurait été vraiment comique ! Éric Dénécé s’informerait-il sur la plus mauvaise version de l’article Wikipedia consacré à Pora! ?

Les deux principaux mouvements d’extrême droite présents à Maïdan fin 2013 étaient Svoboda (Liberté) [Il est à noter que la complosphère pro-russe a beaucoup glosé sur la présence de Svoboda au gouvernement provisoire qui a suivi la destitution de Ianoukovitch. Pourtant, ses scores électoraux ont été très faibles aux élections suivantes : 1,16 % des suffrages aux présidentielles et 4,7 % aux législatives.] et Pravyï Sektor (Secteur droit), associés à d’autres mouvements moins importants : Tryzub (Trident), l’Assemblée nationale ukrainienne – Autodéfense ukrainienne (UNA-UNSO), les Patriotes d’Ukraine, l’Assemblée sociale-nationale et le Marteau blanc [Plusieurs d’entre eux, dont l’UNA-UNSO, se sont fondus dans Pravyï Sektor en mai 2014.]. Par ailleurs, ils n’étaient pas à l’origine d’un mouvement qui était le fruit d’un mécontentement populaire extrêmement large mais il s’y sont greffés, et étaient loin d’y être majoritaires. Les occupants de Maïdan allaient de groupes libertaires autogestionnaires, y compris féministes, à ces mouvements d’extrême droite, en passant par toutes les couleurs du spectre politique, avec une majorité de citoyens non encartés. L’occupation de la place a d’ailleurs été caractérisée par une grande capacité d’auto-organisation, impliquant massivement ces derniers. Les militants fascistes en tant que tels étaient quelques centaines tout au plus, quand les manifestations ont rassemblé entre 250’000 et 500’000 personnes, avec des aspirations extrêmement hétérogènes [Sur l’organisation de la place Maïdan, le rôle de différentes composantes et ses contradictions, on peut lire et écouter en anglais ces témoignages, ou en français cet entretien avec un syndicaliste révolutionnaire ukrainien.].

Quant à imaginer des militants fascistes ukrainiens s’entraînant à Notre-Dame-des-Landes, c’est assez ubuesque quand on compare les niveaux de violence atteints par ces deux mouvements et surtout par leur répression. Si une organisation comme Pravyï Sektor s’est très vite formée en organisation paramilitaire [Elle a néanmoins indiqué en mars dernier vouloir se transformer en parti politique classique, bien que plusieurs de ses leaders aient été vus en tenue de combat aux côtés de l’armée ukrainienne depuis.], on doute que ce soit au milieu des champs de Loire-Atlantique qu’elle ait acquis cette capacité. De plus, des militants antifascistes sont présents sur cette Zad et, s’ils ont à plusieurs reprises du en chasser des activistes d’extrême droite, ces derniers étaient tous bien français. Les militants étrangers présents sur les Zad sont quant à eux issus de la gauche radicale ou des mouvements anarchistes, ou sont des individus luttant eux-mêmes dans leurs pays contre des projets similaires. Au contraire, le conflit ukrainien sert depuis quelques mois de terrain d’entraînement à quelques nationalistes français en mal d’aventure [Côté ukrainien, des français comme le mercenaire Gaston Besson servent dans le bataillon Azov, qui a deux symboles nazis (la rune Wolfsangel et le Soleil noir) pour insigne et est accusé par Amnesty International de crimes de guerre, tandis que côté pro-russe, ce sont les volontaires d’Unité continentale qui prétendent représenter la France au Donbass.].

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Exemple de soutien fasciste aux zadistes.

Ajoutons à cela qu’en avril 2013, des graffitis néo-nazis ont recouvert des panneaux anti-aéroport à Orvault dans la banlieue nantaise et qu’en juin de la même année un représentant des exploitants concernés par le projet a vu sa ferme recouverte de croix celtiques et autres croix gammées, assorties de la menace « Vires tes m…, où on brûle ta ferme », preuves s’il en était besoin que les fascistes ne sont pas les amis des zadistes [Le blog du collectif Mouton Noir rappelle ces faits, également relatés dans la presse locale, par exemple ici.].

Éric Dénécé : un CV chargé

Il est toujours amusant de voir le conspirationnisme ou l’extrême droite être dénoncés par des gens comme Éric Dénécé. En effet, le moins que l’on puisse dire est que l’homme n’a pas trop de leçons à donner en la matière : dès 2002, il faisait la promotion de Thierry Meyssan et de son best-seller complotiste sur le 11-Septembre L’Effroyable Imposture dans l’émission de Calvi « C dans l’air » [L’émission, à laquelle Meyssan était également invité, a été intégralement mise en ligne sur Dailymotion par l’association complotiste ReOpen911 : dailymotion.com/video/x78liw_thierry-meyssan-c-dans-l-air-1-3_news ; dailymotion.com/video/x78lps_thierry-meyssan-c-dans-l-air-2-3_news ; dailymotion.com/video/x78mi4_thierry-meyssan-c-dans-l-air-3-3_news], tandis que dans un éditorial récent, c’est à au moins une source conspirationniste qu’il a fait appel pour défendre la version pro-Poutine de la crise ukrainienne [Ahmed Bensaada, qui est aussi édité par le CF2R. Par ailleurs, dans cet article, Dénécé cite plusieurs mouvements fascistes ukrainiens mais pas Pora noir. Dans un autre éditorial, il a pris le parti du régime de Bachar Al-Assad dans l’affaire des armes chimiques en citant entre autres Alain Corvez, ex-officier des renseignements français dont les analyses sont très populaires dans la complosphère et la fachosphère.]. Par ailleurs, son Centre français de recherche sur le renseignement a déjà convié à ses dîners-débats [Dont la liste complète se trouve ici] notamment Aymeric Chauprade [Aujourd’hui cadre du FN, il est aussi connu pour défendre la théorie du complot concernant les attentats du 11 septembre 2001.] ou Alexandre Del Valle, parmi d’autres « experts » issus des milieux militaires, de l’entreprise privée ou des personnalités médiatiques comme Mohamed Sifaoui [Ce journaliste algérien aux méthodes de travail controversées critique l’islam politique et a témoigné pour Charlie Hebdo dans le procès dit des caricatures. Il a également soutenu Robert Redeker. Bien qu’il se dise opposant au régime algérien, il dispose de relais dans les médias du pays. Personnage ambivalent, il a du faire face à des menaces islamistes et s’est également vivement opposé à Riposte laïque, tout en ayant également fait la promotion sur son blog de films du leader néerlandais d’extrême droite Geert Wilders, qu’il critique par ailleurs. Voir sa fiche Wikipedia.] ou Antoine Sfeir.

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Éric Dénécé donne une conférence pour le think tank d’extrême droite Le Cercle Aristote le 23 fevrier 2013. À l’arrière plan, Pierre-Yves Rougeyron, l’organisateur. (Capture d’écran Dailymotion/Cercle Aristote)

Dans son CV, Dénécé se flatte en outre d’avoir « opéré » aux côtés de la guérilla anti-communiste au Cambodge ou d’avoir défendu les intérêts de Total en Birmanie contre la guérilla Karen opposée à la Junte [Total a été accusé à plusieurs reprises de graves violations des droits humains en Birmanie, et notamment de recours au travail forcé, avec le soutien de la dictature militaire. Pour rappel, voir ici, ou encore .]. Ex-Officier-analyste à la direction de l’Évaluation et de la Documentation stratégique du Secrétariat général de la défense nationale, il a depuis pantouflé dans le secteur privé et travaille aujourd’hui sur un projet de parc d’attraction consacré au monde de l’espionnage.

Éric Dénécé, bien que moins connu que d’autres spécialistes des questions internationales, semble tout de même être considéré comme un « bon client » par les médias dominants, dans lesquels il est régulièrement invité. Interrogé en 2007 par le journaliste Thomas Deltombe sur cette question, il a admis avoir une vraie stratégie de communication à destination des médias : il faut, lui a-t-il expliqué, « être disponible » quand on vous appelle, « avoir un titre ronflant qui crédibilise », savoir « faire des phrases courtes, pour permettre aux journalistes de vous couper au montage » [Thomas Deltombe rend compte de cet entretien dans l’ouvrage collectif Au nom du 11 septembre… – Les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme, coordonné par Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe et paru aux éditions La Découverte en 2008. Son article peut être consulté sur le site indigéniste Les Mots Sont Importants.]. Nul doute que dans ses conditions, ce ne sont pas ses propos fantaisistes sur les Zad qui vont dissuader Yves Calvi ou d’autres de ses collègues de continuer à l’inviter…

Ornella Guyet, Confusionnisme.info, 20 décembre 2014

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