[In memoriam Karim Boudouda] « Les médias dominants semblent capables de faire passer le meurtre d’un humain par un policier pour un acte acceptable »

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Karim Boudouda

« À Grenoble, le pouvoir adopte des postures de guerre »

Le 16 juillet, à Grenoble, un braqueur est abattu par la police durant une course-poursuite. Une partie de la population se soulève dans le quartier de La Villeneuve : voitures étrillées, tirs à balles réelles, abribus désossés… Brice Hortefeux, le ministre de l’Intérieur, y fait une visite-éclair de quinze minutes et envoie le Raid et le GIPN, soit au moins 300 hommes supplémentaires. Quadrillage de la zone, barrages filtrants, survol d’un hélicoptère.

Chercheur en sciences sociales, Mathieu Rigouste est l’auteur de L’Ennemi intérieur (publié en 2009), un ouvrage très documenté issu de sa thèse, dans lequel il met en valeur le substrat idéologique des réponses politiques aux dites « violences urbaines ».

Il souligne aussi la construction médiatique de la figure de l’immigré et des quartiers populaires, alors que de nombreux médias ont précisé sans ciller que le braqueur avait été inhumé « dans le carré musulman » d’un cimetière de l’Isère. En entretien avec Rue89, il revient sur ce qui s’est passé à Grenoble.

Rue89 : Vous montrez dans votre ouvrage que les forces de l’ordre observent une stratégie de contre-guérilla dans les banlieues comparable à celle dont la guerre d’Algérie a été le laboratoire. Diriez-vous que les derniers événements à Grenoble et la façon dont les forces de l’ordre sont intervenues confirment cette grille de lecture ?

Mathieu Rigouste : Mon travail consiste à montrer comment la guerre influence le contrôle social et en l’occurrence comment les techniques de répression s’inspirent des techniques de guerre dans la population. À Grenoble comme à Blois, le pouvoir adopte des postures de guerre, il importe et réexpérimente en contexte intérieur, des protocoles testés à l’extérieur.

Dans les doctrines policières et militaires, les populations de Villiers-le-Bel ou d’Abidjan s’apparentent à des « milieux de prolifération des nouvelles menaces » et sont envisagées d’un même mouvement comme des « conflits de basse intensité en milieu urbain ».

La différence essentielle réside dans le « zéro mort » : à l’intérieur, il faut éviter de tuer parce que cela coûte trop cher médiatiquement. Grenoble nous montre que cette distinction tend à s’affaiblir puisque les médias dominants semblent capables de faire passer le meurtre d’un humain par un policier pour un acte acceptable.

Les personnels sollicités parmi les forces de l’ordre (RAID, GIPN, etc), la nature de leur armement ou les techniques utilisées y compris en termes d’occupation de l’espace font-ils apparaître les événements de Grenoble comme un exemple symptomatique de l’évolution récente du maintien de l’ordre ? Est-ce propre aux banlieues ?

La bataille de Grenoble, comme celle de Villiers-le-Bel et comme chaque « opération intérieure », est l’occasion d’expérimenter des nouvelles techniques et de présenter aux marchés internationaux de la sécurité, les nouveaux dispositifs tactiques français.

Chaque opération intérieure est une vitrine, un laboratoire, un rouage sur la chaîne de production du contrôle. Ce n’est pas propre aux banlieues, on exporte aussi des techniques de contrôle des « militants révolutionnaires », des « clandestins », des « prisonniers »…

Par quels rouages diriez-vous que passe le contrôle des populations en zone urbaine type banlieue en dehors de ces périodes d’affrontements ? Y a t-il des mécanismes concrets qu’on peut lister ?

La répression n’est que la partie émergée de la pacification en zone urbaine. Il existe en amont toute une série de dispositifs visant à policer la vie sociale des pauvres. C’est l’un des axes principaux de la plupart des réflexions sur le sujet dans les revues et les instituts de défense et de sécurité : « la coopération police-population », « la médiation socio-culturelle », les « polices de proximité », « la rénovation urbaine », « la gouvernance locale »…

Tous ces domaines sont envisagés par les « stratèges » de la police, de l’armée et du gouvernement, comme des moyens de perfectionner mais aussi de préparer et de faciliter la « sécurisation », c’est-à-dire la surveillance, le contrôle et la répression.

Qu’est-ce qu’une « zone grise intérieure » ? Les banlieues en France le sont-elles devenues ?

Les « zones grises » désignent dans la langue militaire internationale des territoires sur lesquels les États n’auraient plus aucune souveraineté et qui serviraient de bases arrières à la « nébuleuse des nouvelles menaces » : « communautarisme », « islamisme », « terrorisme », « violences urbaines », « criminalité », « incivilités »…

Il s’agit en fait de désigner des territoires sur lesquels on doit intervenir sur le mode de la guerre. Certains quartiers populaires français désignés comme des « zones urbaines sensibles » sont considérés comme des zones grises par des policiers, des militaires ou des dirigeants. Ces derniers tentent ainsi de justifier la radicalisation et parfois la militarisation de la répression.

Quelle est la matrice idéologique de ce contrôle social ?

Considérer la population comme ce qu’il faut protéger et ce dont il faut se protéger, c’est-à-dire rationaliser la production du contrôle en amenant la population à sous-traiter le contrôle, à s’auto-contrôler.

Les « jeunes des banlieues » ont-ils supplanté la « menace islamiste » pour devenir la nouvelle figure de « l’ennemi intérieur » ? Le décryptez-vous à travers la prose militaire ? Les cahiers de la défense nationale ? La communication officielle dans la presse ?

L’« islamiste » ou « le casseur » sont des réglages de l’appareil répressif, des « marionnettes ». Comme pour toute opération, il faut communiquer, désigner l’ennemi, encore plus lorsqu’il s’agit de légitimer auprès de la population une opération intérieure menée dans la population.

Lorsqu’on monte des opérations intérieures il faut des ennemis intérieurs crédibles parce qu’il s’agit d’amener la population à accepter, soutenir voire participer à la purge publique.

La manière dont on désigne l’ennemi intérieur a un lien avec la manière dont on veut contrôler la société. La manière dont on le sacrifie aussi. Mettre une balle dans la tête d’un habitant en bas de son immeuble et laisser le corps à la vue de tout le monde est un message de destruction.

On utilise un peu de « burqa » pour justifier les camps pour étrangers et la guerre en Afghanistan, un peu de « racaille » pour accompagner la destruction des quartiers populaires. C’est un principe de base en stratégie, pour occuper le territoire, il faut occuper les esprits.

Les commentaires, notamment médiatiques, sur la « militarisation des banlieues » vous apparaissent-ils comme une lecture aberrante de la réalité ?

On observe une hybridation réelle de la police et de l’armée, de la guerre et du contrôle. Dans les matériels, les personnels, les techniques, les pratiques et les idées, les domaines classiques de la police tendent à se militariser et les domaines de la guerre, à s’inscrire dans un schéma de police globale.

Vous développez dans votre livre l’idée que le nouvel ordre sécuritaire passe par le fait d’amener la population à s’immuniser contre la subversion. Est-ce opérationnel aussi en présence de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler les « violences urbaines » ?

Ça fonctionne à plein régime pour la répression des révoltes des quartiers populaires. Il faut diviser et employer, comme dans le schéma colonial mais comme pour les « classes dangereuses » en général, une partie du peuple contre le reste.

On met en scène des « représentants des jeunes » à qui on fait tenir le discours de la pacification et de la dissociation face aux « tueurs et aux casseurs », on organise la délation anonyme et rémunérée, on emploie des habitants des quartiers pour faire des « grands frères », des « médiateurs » ou les postes « au contact » de l’infanterie et de la police.

Quelle réponse identifiez-vous dans vos travaux de la part de la population locale ?

C’est aux habitants qu’il faut demander, ce sont eux qui résistent chaque jour à la férocité policière. On n’entend quasiment jamais la voix des dominés, si ce n’est quand il s’agit de leur faire tenir le discours des dominants.

Voyez-vous un lien entre l’origine des populations des quartiers populaires (et donc une histoire migratoire) et la déclinaison d’une stratégie issue de l’arsenal sécuritaire colonial ? Est-on ici en présence aussi d’un rictus postcolonial ? D’une vision « racialisante » de l’ennemi intérieur ?

Il y a un continuum dans les pratiques, les techniques, les matériels, les personnels, les institutions et les imaginaires des États. Les sociétés postcoloniales héritent de répertoires coloniaux mais les transforment. La question est en fait de savoir ce qui change.

D’autre part, la xénophobie est structurelle dans l’État-nation, l’étranger y est défini par principe comme un suspect. Désigner ceux qui viennent d’ailleurs comme des impurs, responsables de tous les maux que génère la société est un invariant partout où l’on trouve des États, des proto-États, une hiérarchie sociale, un groupe ou une classe dominante.

Au XIXe siècle, on « racialisait » déjà les « classes dangereuses ». On parlait des « bédouins » et en 1848, pour pacifier Paris et mater les révoltes ouvrières on avait déjà fait revenir des militaires d’Algérie spécialisés dans la « guerre au milieu des populations ».

Il faut comprendre que le racisme est une technique de division de l’humain et le racisme d’État une technique de séparation qui permet d’exploiter à des régimes supérieurs certains segments du peuple.

Propos recueillis par Chloé Leprince, Rue 89, 25 juillet 2010

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