[Azawad] Le scandale du « boucher de Gao » révèle le fiasco de « Serval »

Mali : le gouvernement recycle des djihadistes du MUJAO contre le MNLA

Mali : le gouvernement proteste après l’arrestation par Serval de Yoro ould Daha du MUJAO, chef de ses milices anti-MNLA

Il y a quelques jours l’armée française annonçait avoir arrêté Yoro ould Daha, un ancien responsable du MUJAO, soupçonné d’être lié à l’attentat du 14 juillet dernier contre un convoi militaire qui a provoqué la mort d’un soldat français. Surnommé le « Boucher de Gao », cet ancien commerçant qui n’a pas encore atteint les quarante ans a déjà un beau parcours derrière lui, ayant gagné notamment son surnom en faisant régner la terreur lors de l’occupation de la ville par les islamistes. Il était réapparu ses dernières semaines, en tant que chef d’un groupe armé devant participer aux négociations de paix à Alger. Aujourd’hui l’armée malienne et la presse de Bamako protestent contre son arrestation et reconnaissent qu’il était au service du gouvernement, accusant la France de favoriser ainsi indûment les Touaregs indépendantistes du MNLA.

Yoro Ould Daha, le boucher de Gao, où il avait participé lui-même à des amputations et fait lapider un couple adultère, recyclé au MAA et prêt à participer au processus de paix négocié à Alger, avant d’être arrêté par l’armée française dans le cadre de l’enquête sur l’attentat qui a coûté la vie à un soldat français le 14 juillet… l’article publié par RFI [« Mali : un cadre du Mujao arrêté par l’armée française dans le Nord », RFI, le 29 juillet 2014], il y a quelque jours en disait trop et pas assez pour que sa lecture ne nous laisse quelques inquiétantes interrogations. Le MAA, ce Mouvement des Arabes de l’Azawad, un des trois principaux groupes armés du Nord Mali, c’est l’auberge espagnole, l’étiquette commode sous laquelle toutes les milices arabes peuvent revendiquer une reconnaissance pour se refaire une virginité, jouer leur jeu dans la grande foire au trafics en tout genre qu’est devenu le nord du Mali, voire donc tâcher pour certains de se hisser jusqu’à la table des négociations en cours à Alger en proposant leurs services aux différents intérêts présents dans la région en monneyant leur poids réel ou supposé sur le terrain. Voilà qui n’expliquait donc pas qu’il ait fallu attendre que l’ancien responsable du MUJAO soit soupçonné d’être à l’origine de cet attentat pour que Serval se décide à l’arrêter ni comment il était parvenu à se retrouver à la table des négociations.

Quelques confidences de Touaregs proches du MNLA, Mouvement national de Libération de l’Azawad sur les réseaux sociaux nous avait mis sur la piste : en fait de MAA, Yoro ould Daha aurait été depuis son retour public à la tête d’une des principales milices « pro-maliennes » combattant le MNLA et sévissant surtout contre les populations touarègues, dans le sud de l’Azawad, sans renoncer pour autant à poursuivre ses objectifs premiers de terreur islamiste, comme s’en inquiétait déjà un article publié sur divers sites d’actualités maliennes dix jours avant son arrestation [« Association de MAA : faiteurs et blanchiment de terroristes », Mali-Web, 18 juillet 2014] ni à se venger de l’armée française qui l’avait délogé de Gao en janvier 2013.

Yoro ould Daha, ancien MUJAO, « responsable MAA pro-gouvernemental » selon Bamako

L’armée reprise par un article publié sur le site Malijet [« Arrestation de Yoro Ould Daha : colère de la population de Gao et de l’armée malienne contre la France », Malijet, 31 juillet 2014] vient de jeter le masque et de confirmer que sous couvert du MAA, il s’agissait bien d’un de leurs hommes, un « responsable MAA pro-gouvernemental » (sic).

Si l’article voudrait nous faire croire qu’« à Gao, on estime que Yoro Ould Daha et son mouvement se battent pour l’intégrité territoriale du Mali en combattant le MNLA », la source même citée au début de l’article — « un habitant de Gao que nous avons contacté » — confirme bien cependant d’où vient la manœuvre et le crédit que l’on peut accorder à la prétendue colère des populations de cette ville qui n’a guère de raison de chérir la mémoire de leur bourreau ! Ils nous est d’ailleurs confirmé aussi vite que dans la « capitale des Askia », les protestations viennent d’abord des « groupes armés pro-gouvernementaux » (resic) (la population n’ayant pas eu, elle, encore l’occasion de « manifester en masse » son indignation !)

L’article reproduit surtout un communiqué explicite et même disert de la Direction de l’information et des relations publiques (Dirpa) de l’armée malienne. Dans son dépit de se voir ainsi frustré de ses ambitions et de son début de « reconquête », elle dévoile sans ambages le détail de leur stratégie que l’arrestation de Yoro vient de mettre à mal « sous le prétexte charmant qu’il est impliqué dans un récent attentat qui a coûté la vie à un soldat de l’hexagone » comme le note dans un accès de franchise assez stupéfiant le journaliste (c’est vrai pourquoi s’embarrasser pour ce genre de détails ? Des terroristes qui commettent des attentats, quoi de plus normal, et ce n’est pas si grave si, à côté, ils permettent à Bamako de s’imaginer qu’ils travaillent pour lui reconquérir le pays. Que ces troupes françaises sont décidément bien gênantes à s’offusquer pour si peu !) :

« Si dans un passé récent, Yoro Ould Dah fut un élément très actif du Mujao et a participé activement à bouter le MNLA hors de la ville de Gao, il a complètement changé de camp depuis les opérations de reconquête des localités du septentrion malien. Il est devenu le fer de lance de cette milice arabe qui s’est alliée aux autres milices Imghad, peulh, sonraï et Bellah pour s’opposer aux velléités des indépendantistes du MNLA dans la vallée du Tilemsi et autres localités de la région de Gao. »

Pour « corriger » aux « bandits » du MNLA toutes les alliances sont bonnes

Tout est dit. Donc le gouvernement de Bamako, confronté aux déroutes régulières de sa propre armée face aux indépendantistes du Nord sur ce terrain qu’ils ne maîtrisent pas, les FAMA (Forces armées du Mali) étant en outre depuis longtemps peu entraînées et encore moins motivées pour intervenir dans ces régions qui leur restent étrangères et hostiles, souffrant de surcroît d’une corruption chronique et mal remises des luttes fratricides qui ont suivi le coup d’État de 2012, continue à agir dans le nord par l’intermédiaire de groupes armés qui ne sont souvent que d’anciennes bandes terroristes qui ont juste changé de sigle, avec à leur tête un des plus « actifs » d’entre eux. Elle confirme elle-même par son Bureau d’Information que sont bien eux qui sont à l’origine des attaques contre le MNLA et qu’ils entendent ainsi peser dans les négociations d’Alger… Dans « ce “Yalta” à la sauce malienne », les groupes armés regroupés en trois organisations MNLA, MAA et HUAC (Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad, autonomiste) se préparent à la suite de « la déclaration d’Alger » du 10 juin 2014 à se partager le nord du pays. Le gouvernement de Bamako pour participer aussi à ce marchandage avait donc pris le parti de soutenir ses propres groupes armés, « une triste blague qui en dit long sur l’état de notre pays et de notre armée ! » selon un journaliste de Bamako [« Capture de Yoro Ould Daha : Les masques tombent », Malijet, le 1er août 2014].

Le texte de ce Bureau d’Information manifeste d’ailleurs sur un rageur l’obsession qui est à la base de cet égarement : prendre sa revanche sur le MNLA et rétablir une bien hypothétique souveraineté sur le Nord en éliminant ceux que le gouvernement et la presse de Bamako n’appellent plus depuis longtemps que les « bandits » du MNLA. Même la prise de Gao par le MUJOA est présentée de manière positive, Yoro ould Daha ayant participé à « bouter le MNLA hors de la ville ». D’ailleurs nous apprend toujours la Direction de l’Information (qui n’aura au demeurant jamais aussi bien mérité son nom car, décidément, rien, ou presque, ne nous est caché !), certaines sources non identifiées leur auraient proposé une version bien édifiante des motivations du combattant djihadiste à l’époque : « c’est en réaction à l’érection de la ville de Gao comme capitale de l’Azawad par les indépendantistes touareg du MNLA, qu’il avait rejoint le MUJAO au dessein d’organiser une contre offensive afin de chasser les indépendantistes de la cité des Askia. » Elle se félicite d’ailleurs des résultats obtenus par ces djihadistes depuis qu’ils ont été blanchis en « MAA pro-gouvernementaux » : « [le MNLA] a été suffisamment corrigé avec plusieurs morts dans ses rangs. C’est dans ce cadre surtout qu’un cessez-le-feu a été signé à Alger le 24 juillet dernier. »

Une politique entre haine et fantasme

Doit-on préciser que l’on nage en plein délire ? L’approche par le gouvernement de Bamako des problèmes du nord du pays, qu’ils ne connaissent souvent que par ouïe-dire, est qualifiée d’« onirique » par quelques bons observateurs de la politique malienne : coupés des réalités, hantés par leurs défaites à répétition face aux groupes indépendantistes du MNLA et par les violences meurtrières qui les ont marquées et qu’ont subies aussi bien l’armée que l’administration du Sud, violences qui ravivent la vieille méfiance soit-disant atavique vis-à-vis des nomades Touaregs, présentés de manière de plus en plus fantasmatique par certains politiciens et un grand nombre de journalistes comme de durs et ombrageux aristocrates esclavagistes (si jamais il y a une part de réalité dans cette image puisée dans l’ordre traditionnel de cette société, bien sûr ce seront toujours les plus faibles qui feront les frais de cette haine farouche et raciste, et les puissants du Sud ne sont pas plus sympathiques que le portrait qu’ils entendent dresser de leurs adversaires), les politiciens de Bamako s’auto-intoxiquent depuis des mois voire des années, de chimères d’une mise au pas d’une région qu’ils n’ont en fait jamais réussi à contrôler depuis l’indépendance, pour recouvrir une « intégrité territoriale » bien improbable dans les sables et les massifs montagneux de ce désert qui leur reste fondamentalement étranger.

Faut-il aussi rappeler que si les forces françaises de Serval sont intervenues, appuyées par leurs alliés africains au premiers rangs desquels les unités tchadiennes (qui ont subies les plus importantes pertes), c’était bien avec la mission de chasser ces groupes terroristes, MUJAO, AQMI et autres Ansar Dine qui ont tous combattu ensemble, pour libérer les villes de Gao, mais aussi de Tombouctou et de Kidal ainsi que tous les autres centres de moindre importance dont ces bandes surarmés après la défaite de Kadhafi en Libye avaient pris le contrôle dans la région, et que leurs méfaits contre les populations et les œuvres culturelles ont été dénoncés à la face du monde ?

Aujourd’hui nous découvrons donc que le gouvernement malien, aveuglé par sa haine des indépendantistes touaregs du MNLA et sa soif de vengeance, poussait au moins l’un des pires d’entre eux à reconquérir en leur nom une partie de ces régions, avant cette intervention des forces françaises que l’on peut considérer comme opportune après plusieurs mois de passivité. Non seulement, vexés d’avoir été à nouveaux floués dans leurs ambitions, ils l’avouent sans vergogne, mais ils accusent maintenant les Français de « cherche[r] à renforcer ce MNLA séparatiste » en voulant « affaiblir la coalition des milices afin de changer les rapports de forces en faveur du MNLA » avant les négociations, les empêchant de réaliser le rétablissement de la « souveraineté du Mali » sur au moins une des trois zones du Nord du pays.

Pour ceux qui en aurait encore douté, l’armée malienne vient bien de revendiquer être derrière cette « coalition » de groupes de divers origines ennemis des Touaregs, « qui s’oppose au MNLA depuis le 21 Mai 2014 », et dont l’« ancien » MUJAO « converti » Yoro ould Daha nous est présenté comme le « chef de file ».

Les objectifs fixés à leurs sulfureux alliés sont aussi exposés en détail ainsi que la fin de cette campagne militaire : il s’agit de négocier à Alger le retrait du MNLA de zones qu’ils contrôle actuellement et d’obtenir l’« interdiction de toute forme d’agissement du mouvement séparatiste » et maintenant que leur homme de main vient d’être arrêté, soupçonné de profiter de ce nouveau rôle pour poursuivre à ses heures perdues et sous couverture pro-gouvernementale son propre combat djihadiste, ils souhaiteraient qu’il leur soit remis, par l’intermédiaire de la gendarmerie malienne « comme ça se doit en pareils cas » et comme RFI annonçait que cela allait être fait !

Des aveux entre cynisme et candeur

Leur belle candeur en serait presque touchante, si le dit Yoro ould Daha, ancien « élément très actif » du MUJAO n’était pas d’abord connu comme l’ancien chef de la police de Gao durant l’occupation de la ville par ce mouvement allié pour la cisrconstance à AQMI et Ansar Dine, celui qui a fait couper des mains et lapider un couple adultère. Sans compter que c’est aussi lui avec son mouvement qui est l’auteur du rapt de l’otage français Gilberto Rodrigues Leal, enlevé en novembre 2012, avant donc l’intervention Serval, dans l’ouest du Mali et dont la mort a été annoncée en avril dernier [« MALI. L’otage français Gilberto Rodrigues Leal est mort »].

Maintenant qu’il profite de la couverture que lui assure son ralliement de façade à Bamako, pour s’attaquer à ces forces françaises que l’on nous présentait jusque-là comme les alliés de Bamako qui étaient justement intervenus pour libérer ces villes du Nord Mali de leur présence, le gouvernement malien proteste auprès de ces mêmes Français parce que son arrestation va rendre les négociations de paix plus « tendues » (pour eux !).

Doit-on préciser que cette stratégie folle des autorités de Bamako, ne pourrait en aucun cas les amener à rétablir cette fameuse souveraineté qu’ils n’ont jamais réussi à exercer complètement sur les territoires sahariens, depuis l’indépendance. Quand bien même la coalition de groupes armés qu’ils pensent servir leurs intérêts seraient en mesure de l’emporter sur le MNLA, elle serait rien moins que pressée de leur remettre le contrôle du territoire par la suite, mais tombant à leur tour le masque, elle en profiterait, pour les groupes djihadistes, qui sont à sa tête pour rétablir la charia et leur domination pour rançonner les populations civiles dans les zones qu’ils contrôlent (comme ils commencent déjà à le faire [« Capture de Yoro Ould Daha : Les masques tombent », art. cit.]), tandis qu’éclateraient encore de plus belle les dissensions et les luttes de factions entres les groupes.

Comment peut-on en arriver à une politique d’une naïveté si confondante et dangereuse ? Pour comprendre, il faut se rappeler le cycle des violences qui s’est emparé du pays ces deux dernières années à la suite de la guerre de Lybie et de la chute de Kadhafi et qui ont vu se succéder une cinquième rebellion touarègue contre un gouvernement que l’on n’ose dire central, tellement Bamako est décalé tant géographiquement que par rapport à la réalité sociale, politique, environnemntale de ces territoires du Nord Mali [L’ancienne puissance coloniale française légua lors des indépendances un dessin des frontières particulièrement arbitraires en Afrique et notamment au Sahara, fruit des convenances administratives du colonisateur et des circonstances historiques, avec en germe tous les conflits qu’elles n’allaient pas manquer de susciter avec l’institution de ces États-nations centralisés et créés de toute pièce sur le modèle français, sans racines historiques et point d’appui dans les réalités socio-culturellles et géographiques. Le premier pas vint de la décision de découper les vastes espaces du Sahara parcourus par le grand nomadisme chamelier et qui n’avaient jamais connu de frontières ni d’appropriation fixe et durable des territoires et d’en rattacher respectivement la partie nord aux protectorats et départements d’Afrique du Nord et la partie sud aux colonies africaines nouvellement créées. Le rattachement utltérieure de la partie ouest du Sahara malien à la colonie voisine de Mauritanie pendant la seconde guerre mondiale à l’occasion de la répression du Hamallisme, confrérie mystique dont l’exaltation inquiétait les autorités coloniales, et dont on voulait couper les adeptes sahariens de leur centre de Nioro du Sahel, resté en territoire malien, acheva de donner à la carte de ce qui s’appelait alors Soudan français, cette configuration si singulière. Le Mali apparaît comme constitué de l’assemblage de deux blocs, l’un au sud dans la zone de transition entre les régions sahélienne et soudanaise, et l’autre ce fameux Nord de tous les problèmes, regroupant une frange nord du Sahel et des territoires sahariens, mais qui n’est pas simplement adjacent à la première mais décalé vers l’est, ce qui accentue encore son individualité dans l’ensemble. Il est à noter que si le Niger a vécu des conflits très similaires à ceux du Mali entre les populations sahariennes et l’administration de Niamey, la Mauritanie seule état issu de ces colonies françaises centré sur le Sahara a lui connu une grave crise en 1989 qui vit des exactions contre les populations noires du sud dont une partie fut expulsée vers le Sénégal (avant de revenir ces dernières années au fur et à mesure des plans de rapatriement mis en place sous l’égide de la communauté internationale), mais qu’en revanche il est le seul où le pouvoir parvient à contrôler les zones sahariennes et à y éviter l’implantation de groupes terroristes.], leur infiltration ou contamination par des groupes djihadistes, la conquête des principales villes sur le MNLA et le MAA par ces groupes, avant que l’opération Serval ne les chasse à leur tour sans parvenir ni à rétablir l’autorité définitivement défaillante des autorités de Bamako, ni à donner satisfaction aux populations et aux multiples groupes armés de la région.

Depuis la Guerre de Libye un cycle sans fin de violences

Le contrôle des villes n’a entraîné ni la reprise en main de ses vastes étendues désertiques où les groupes armés ont toujours comme ultime recours de se disperser au milieu des populations qui y sont disséminées (stratégie ou effet « goutte de mercure »), ni la fin des violences. Ces deux années de guerre ont été marquées par de graves affrontements entre les différents groupes auxquels l’armée malienne a payé un lourd tribut en particulier lors des massacres d’Aguel’hoc et plus récemment à Kidal, deux évènements de douloureuse mémoire pour l’armée et semble-t-il plus encore pour l’administration qui y a connu le prix du sang et en est sortie humiliée dans sa quête sans issue pour faire coïncider son réel pouvoir avec l’autorité dont elle est censée être investie sur ce fantasme d’État, mais alléchée aussi par les perspectives d’exploitation des ressources minières sahariennes, tout comme par l’argent brassé par les multiples trafics qui y ont cours.

Ce décalage constant et flagrant entre les rêves hérités et entretenus par le mythe récent mais néanmoins très fortement implanté chez les élites qui en tirent leur justification, d’une nation une et indivisible à l’intégrité territoriale sacrée et inviolable, et la piteuse réalité d’une armée en déconfiture et d’une administration enfermée dans sa capitale et sa corruption explique les outrances verbales si caractéristiques du pouvoir et de la presse de Bamako.

Symptômes de cette prégnance du traumatisme dans la politique de Bamako, les sanglantes défaites subies dans ces villes ont certainement eu leur part dans l’entêtement des autorités maliennes, IBK en tête, à situer entre Kidal et Aguel’hoc, la ville de toutes les violences, l’épave de l’avion du vol Air Algérie alors même que l’on savait depuis plusieurs heures que l’armée burkinabée l’avait repérée vers la frontière du Burkina dans la région de Gao.

Ensuite il ne faut pas oublier les aspect les plus matériels de cette alliance. Quel est le deal entre Bamako et ses nouveaux auxilliaires au passé (et au présent) plus que trouble ? Il suffit de se demander qu’elle sont les activités les plus lucratives dans ces régions… En échange de leur ralliement, et du fait même de leur position militaire sur le terrain, ces groupes sont en première ligne pour s’assurer le contrôle des trafics dans la région : les anciens djihadistes, ont offert leurs services à l’État malien pour combattre la rébellion à sa place en moyennant en échange la liberté pour le narco-trafic et les trafics d’armes dont il n’est pas exclu bien sûr que leurs alliés de Bamako ne touchent pas quelques dividendes.

Les liens sont de toute façon étroits. Les milices ont ainsi été composées pour partie de gens venu du MUJAO et pour l’autre de civils recrutés sur le terrain, parmi les unités du Général Gamou et d’autres éléments arabes de Gao restés fidèles au gouvernement.

Ce sont ces milices qui se nomment « MAA pro-gouvernemental » par opposition au « MAA anti-gouvernemental », bien que quant à savoir quels sont réellement les liens qui les unissent et les raisons de leurs divergences, il reste difficle de s’en faire une idée juste tant tout est fait pour brouiller les pistes.

En tout cas, il ne s’agit pas d’une activité de tout repos, on s’en doute, et ces dix derniers jours des combats entre groupes armés au nord de Gao ont essentiellement opposé des groupes issus de toute cette nébuleuse de narco-trafiquants mercenaires de toutes les causes. Pour la petite histoire, Yoro blessé n’a pas été arrêté à son domicile comme le prétend RFI mais dans un hopital militaire malien à Gao où son acolyte Amar Ould Hamadi a succombé à ses blessures.

Les autorités françaises, dépassées et arrogantes

Que penser maintenant de l’attitude du gouvernement français dans toute cette histoire ? Alors que sans en connaître la cause, on ne pouvait que constater son embarras croissant sur ces question ne serait-ce que par ses silences sur la situation et l’annonce que les opérations se poursuivraient indéfiniment, cet accident d’avion aura révélé toute ce qu’il y avait de fanfaronnade dans ses affirmations sur son contrôle de la situation et sur les moyens mis en œuvre. Dépourvue de moyen aéroporté sur place, hélicoptères, avions ou drones, présente que dans certaines régions du pays, elle n’a pu procéder qu’à l’envoi sur place de deux Mirages 2000 ayant décollé de Niamey (certains disent même de Ndjaména), bien peu adaptés à ce genre de mission de repérage et qui n’auront donc pas suffi à compenser le manque de réseaux d’informateurs sur le terrain.

Piégée entre son soutien officiel à un régime qu’elle était censé aider à recouvrer sa légitimité mais qui est loin, ces dernières révélations ne faisant que le confirmer de manière assez absolue, d’être un partenaire fiable, et son pragmatisme bienveillant mais timide vis-à-vis des seuls groupes locaux, comme le MNLA indépendantiste et surtout le HUAC autonomiste qui contrôle Kidal, en mesure d’assurer une certaine sécurité et stabilité dans les régions sahariennes, elle est aussi tiraillée entre le rôle de sauveur de la civilisation dans lequel se complet son orgueil (encore qu’on l’entende moins sur le sujet ces derniers temps, allez savoir pourquoi…) et ses propres intérêts géopolitiques souvent des plus mesquins.

Contrairement à certains poncifs qui ont encore largement cours, la convoitise sur les ressources locales intervient peu, les intérêts français étant très peu présents en Afrique dans le nouveau boom de l’exploitation minière. Elle n’a d’autre soucis dans la région que la protection de ses investissements et de son approvisionnement en uranium à Arlit au Niger.

Les États européen, la France en tête sont d’abord mus au Sahel par des préoccupations sécuritaires liées au contrôle des populations, préoccupations sécuritaires qui sont devenues la grande priorité. Ces préoccupations s’articulent en trois volets,

• lutte contre le terrorisme dont on a vu toutes les ambiguïtés ;

• lutte contre les migrations africaines vers l’Europe que ces désordres ne font qu’encourager ;

• lutte contre les trafics illégaux où son souci de fermer les frontières et de contrôler les transits se heurtent aux intérêts des populations locales qui vivent pour une grande part justement de ses trafics interfrontaliers dont la grande contrebande internationale de marchandises prohibées, stupéfiants ou armes, n’est que la partie la plus rémunératrice et visible, aux mains de quelques puissants [« Judith Sheele : “Dans la région du Sahel, gérer une frontière paraît impossible” », RFI, le 15 novembre 2013].

La recherche de l’épave de l’avion a montré non seulement le faible niveau opérationnel des forces Serval basées sur place mais aussi toute la difficulté qu’éprouvaient les autorités françaises pour nouer des relations de confiance avec ses partenaires africains et à abandonner leur attitude condescendante d’ancienne puissance coloniale. Cet évènement dramatique et impromptu a révélé le rôle que jouait en particulier l’armée burkinabée dans le contrôle de la frontière entre le Mali et le Burkina et les zones adjacentes, rôle tout officieux comme celui de l’armée nigérienne sur sa frontière ou des Algériens au nord, et toute l’efficacité de leurs réseaux d’informateurs en comparaison de ceux de Serval et de la Misnuma, sans parler des Maliens sujets à avaler toutes les intoxications dès qu’elle nourrissent leurs obsessions [« Crash du vol AH5017 Swiftair affrété par Air Algérie (Ouagadougou-Alger) », Frédéric Bacuez, 26 juillet 2014].

Engoncé dans le formalisme qui lui fait cultiver essentiellement des relations qu’avec les autorités les plus dépassées de la région, qu’on découvre maintenant s’être lancées dans une entreprise des plus aventureuses avec ceux-là mêmes que Serval est censé rechercher et combattre, la diplomatie de l’État français apparaît bien rigide là où tout est affaire de réseaux mouvants et informels. Toujours tentée de faire cavalier seul quitte à s’égarer et à ne pas savoir reconnaître le mérite de ses partenaires locaux, incapable de se départir du secret dont elle a toujours su entourer ses interventions en Afrique, que l’intense médiatisation du conflit n’a fait au final que renforcer en en faisant un pur spectacle, elle s’est laissée enfermer dans un mensonge de plus en plus assourdissant vis-à-vis de tout ce qui aurait pu donner des avertissements sur son action.

Depuis l’assassinat des deux journalistes de RFI, l’armée est au final presque l’exclusive pourvoyeuse d’informations, les médias gouvernementaux, RFI et France 24 se contentant de les relayer. Ces derniers jours ils nous ont donc annoncé, sans bien sûr nous toucher un mot de ces intéressantes informations parues dans la prese malienne, la relève officielle de l’opération Serval par Barkhane. Au peu de détails fournis, à l’insistance sur les drones et autres technologies de surveillance dont pourtant l’efficacité loin d’être avérée venait d’être démentie par la recherche de cet avion, on sentait bien qu’il y avait encore une fois anguille sous roche. Au moins maintenant on, sait, ce qui vaut toujours mieux et si on pouvait s’attendre au pire, nous ne sommes pas déçus.

Alors qu’on nous dit que les troupes sont prêtes à allertraquer les terroristes au fond du désert, on apprend qu’ils vivent en ville à Gao, magouillent avec ceux-là mêmes que l’armée française devait aider à s’en débarrasser et qu’ils s’apprêtent à se rendre à la table des négociation à Alger. Il ne suffira donc pas d’adopter des « méthodes américaines » [« Sahel : l’opération Barkhane débute », RFI, le 1er août 2014] ni de mettre en œuvre deux drones et quelques chasseurs basés à quelques milliers de kilomètres d’un front caractérisé par son émiettement pour se sortir indemnes et la tête haute de ce guêpier !

Déplacer leur QG à Djaména, finalement n’est-ce pas pour s’éloigner de l’influence néfaste de leurs amis de Bamako ? Mais n’est-ce pas aussi se résigner à perdre ainsi un peu plus le contact avec le terrain et notamment le jeu politique local, qui semble pourtant dans cette affaire jouer un rôle prépondérant avec les affrontements armés, pour se limiter à un simulacre de maintien de l’ordre autour des viles où les forces de Serval/Barkhane sont postées ?

Cette affaire nous révèle aussi l’intense contrôle de l’information qui règne toujours sur ce que trame le gouvernement français en Afrique, dans une région qui, à la faveur de la montée de l’insécurité, est devenue encore plus sa « chasse gardée ». Ce constat devrait nous inciter à nous interroger sur nos propres capacités d’information, alors même que la France abrite une des plus importante communauté malienne de la diaspora. Si aucun journaliste en France ne lit la presse malienne, rien ne nous empêche de le faire. Le résultat est édifiant.

P.-S. Dans ce texte nous avons essayé de nous départir dans la mesure du possible des poncifs du langage géopoltique en vigueur dans l’analyse de ces réalités. Comme ce langage conditionne encore en grande partie le cours des évènements à travers les luttes rhétoriques des différents acteurs, peut-être n’y sommes nous pas parvenus dans la mesure où nous l’aurions souhaité et nous vous demandons alors votre indulgence pour un premier essai sur un sujet encore inédit sur ce site. Nous avons cherché à rester le plus proche de l’exposé des faits qui étaient arrivés à notre connaissance. Nous remercions tous ceux qui ont participé à nous éclairer sur la situation et nous leur demandons ainsi qu’à nos nouveaux lecteurs de bien vouloir nous faire part des erreurs et approximations qu’ils ne manqueront pas de relever dans ce texte et des compléments d’informations qu’ils estiment nécessaires. Nous n’avons pas non plus indiqué ce nous mêmes pouvions penser de ces faits, nous retenant de tout jugement sur cet imbroglio d’intérêts et de ressentiments. Disons que nous sommes du côté de tous ceux qui dans ces régions continuent à cultiver le rêve d’une vie libre et exempte de frontières de quelques natures qu’elles soient.

Collectif « Dans l’angle mort », Indymedia Paris-IDF, mardi 5 août 2014

[suppléments d’information du posteur :]

5 août 12:56
Cet article est encore en attente de modération. Il est pourtant important de savoir. Ces faits qui font la une des journaux au Mali n’ont trouvé aucun écho en France. Ce texte est le seul qui en parle. Ce qu’il dénonce en premier ce sont les mensonges du gouvernement français vis-à-vis de la situation au Mali et évidemment le gouvernement malien qui utilise des milices armées avec à leur tête les pires fanatiques islamiques contre les groupes indépendantistes et les populations du Nord. Est-ce parce qu’il y ait dit que cette arrestation est quand même opportune ? Dénoncer le bluff actuel des opérations Serval ce n’est pas préconiser leur renforcement : je ne crois pas à une solution militaire, il y a d’autres moyens de mettre la pression sur les autorités de Bamako, et d’abord de les dénoncer !

5 août 13:18, par Collectif « Dans l’angle mort »
Excusez-moi, je n’avais pas lu votre note en haut ! Vous comprendrez que sur ce genre de sujets, nous soyons amenés à être discrets sur notre identité pour des raisons de sécurité ! Ce texte n’a pas été écrit depuis le Mali, je crois que c’est clair en le lisant, mais pas loin… Il a cependant été validé par des gens connaissant le pays. Il est issu du travail d’un petit réseau informel d’Africains de ces pays du Sahel et de Français y vivant « hors-cadres » (ce qui signifie ici que nous n’avons pas de lien avec la diplomatie française et ses ONG auxiliaires) qui suivent l’actualité et échangent infos et réflexions sur les réseaux sociaux très actifs dans ses régions. Les auteurs n’ont pas de liens avec les différentes organisations citées : à côté de leur engagement auprès des populations, ce sont d’abord des témoins.

6 août 05:00, par Collectif « Dans l’angle mort »
Depuis l’écriture de l’article, Yoro ould Daha a été remis à la gendarmerie malienne et transféré à Bamako : RFI ne fait pas état des protestations de l’armée malienne ni de sa revendication de Yoro comme le « chef de file » de leurs milices, mais juste des interrogations des juges… pour ne pas qu’on s’inquiète trop alors que l’on nous annonce le déploiement de l’opération Barkhane. L’intoxication d’état destiné à sauver la face de leur diplomatie foireuse. Un article de la presse internet malienne déclare d’ailleurs sans ambages qu’il est déjà « quasi libre ».

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