L’antiterrorisme est un mode de gouvernement

Le groupe de Tarnac : « L’antiterrorisme est un mode de gouvernement »

L’antiterrorisme est magique. Il a non seulement l’art de faire passer des chihuahuas pour des loups, mais en outre celui de faire taire toute protestation à son sujet. Deux lycéens de 15 et 16 ans dont on s’alarmait en janvier, entre compassion et surprise, qu’ils aient pris le chemin de la Syrie sont ainsi devenus à la fin du mois des « apprentis djihadistes » sous contrôle judiciaire. Et nul ne moufte. Deux gamins mis en examen pour « participation à une association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », deux gamins ramenés de Turquie par des proches et cueillis à leur retour par la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) en guise de comité d’accueil. Tout est dans l’ordre, passons à la suite.

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Les deux amis étaient partis le 6 janvier avec l’intention de rejoindre les jeunes Français qui se battent au côté des djihadistes contre le régime de Damas.

Un enquêteur qui déclare qu’il s’agit en fait de « décourager les autres petits jeunes radicalisés sur Internet qui auraient l’intention de se rendre là-bas », qui déclare donc que l’on inculpe des gens pour intimider les autres, et nul ne s’en émeut. Un ministre de l’intérieur qui multiplie par trois le nombre, déjà gonflé par les services, des Français qui seraient actuellement en Syrie à combattre l’armée de Bachar Al-Assad, et personne pour noter la magouille.

Il faut dire que sans le genre de petites opérations de terreur discursive dont l’antiterrorisme est coutumier, on n’aurait pu si simplement tordre le cou à l’évidence. Ce qu’il y a de sidérant, c’est évidemment que depuis trois ans on laisse un peuple se faire massacrer, bombarder, torturer, gazer par tout un appareil contre-insurrectionnel déchaîné, et non que des jeunes gens trouvent cela intolérable et décident d’agir en conséquence.

C’EST EUX OU NOUS

Moralement, il est vrai, c’est eux ou nous : ou bien nous sommes des lâches, des cyniques, des cœurs tannés qui assistent tranquillement au carnage du fond de nos sofas, ou bien nous avons affaire à des « monstres embrigadés en un mois sur Internet » au terme d’un « processus d’autoradicalisation fulgurant ».

Ici, gober le bobard est le prix à payer pour notre confort moral. En d’autres temps, on n’aurait pas attendu pour monter des brigades internationales de volontaires auxquelles auraient participé de futurs George Orwell, et c’est bien sûr de ne l’avoir pas fait que nous avons, en lieu et place, des Brigades Al-Nosra et des otages. Rééduquer par l’antiterrorisme des gamins de 15 ans, voilà qui permet à bon compte de faire un peu oublier la contradiction saignante entre la position officielle de la France envers le régime syrien et sa paralysie effective. Nous disions, à peine arrêtés, que l’antiterrorisme ne ciblait pas centralement ceux sur qui il s’abat, mais l’ensemble de la population ; qu’il n’était donc pas une procédure judiciaire, mais un mode de gouvernement.

Depuis lors, les révélations d’Edward Snowden sur les activités de la NSA ont achevé d’en administrer la preuve : c’est au nom de l’antiterrorisme que l’on espionne la totalité de la population, et au nom de l’antiterrorisme que Barack Obama entend rendre cela acceptable.

Comme s’en expliquait le Napoléon III de Maurice Joly dans ses dialogues imaginaires entre Machiavel et Montesquieu, cela ne pose aucun problème puisqu’« il n’y aura que les factieux qui souffriront de ces restrictions ; personne d’autre ne les sentira ». Il suffit pour cela d’organiser l’anesthésie générale, et l’amnésie en temps réel.

Les politiques encouragent et les magistrats assument. C’est par une application raffinée de la loi que l’on met en examen deux élèves de seconde « pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Raffinement qui permet de leur reprocher d’avoir voulu se rendre dans un pays étranger où ils auraient pu rejoindre des groupes, qui eux-mêmes auraient pu les amener à éventuellement commettre des faits délictueux à leur retour en France.

ABRITÉS DERRIÈRE LE SECRET-DÉFENSE

On ne s’embarrasse même plus de démontrer une intention malfaisante, le crime est désormais défini par son anticipation même. L’affaire de Tarnac elle-même est si peu une simple aberration de l’ère Sarkozy que l’instruction se poursuit à ce jour.

Abrités derrière le secret-défense, depuis le silence feutré de leurs bureaux, policiers et magistrats continuent de préserver et d’étendre le domaine de la lutte antiterroriste – que leur travail consiste, dans notre cas, à ne rien faire n’est en rien contradictoire. Avec le temps, on oubliera bien qu’il y a jamais eu une « affaire de Tarnac » et qu’elle mettait à nu la logique même de cette lutte.

Sur ce point comme sur les autres, un changement de gouvernants n’altère en rien la physionomie générale du gouvernement. Il n’y a pas de droite ni de gauche en matière antiterroriste. Si les nouveaux locataires du pouvoir ne peuvent que reprendre à leur compte la construction sarkozyste de « l’ultragauche tendance anarcho-autonome », c’est que l’antiterrorisme est en lui-même une politique.

Le Parti socialiste n’a pas plus le pouvoir d’être socialiste que celui de sortir du paradigme mondial, libéral de la sécurité. Quant aux magistrats, n’en parlons pas : comment oseraient-ils contredire la police de la société ?

Par Christophe Becker, Mathieu Burnel, Julien Coupat, Bertrand Deveaud, Manon Glibert, Gabrielle Hallez, Elsa Hauck, Yildune Lévy, Benjamin Rosoux, Aria Thomas, mis en examen dans l’« affaire de Tarnac », notamment pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » – LeMonde.fr, 14 février 2014, mis à jour le 16 février.

 

France : un cyber-djihadiste condamné

Le cyber-jihadiste Romain Letellier, animateur d’un site internet francophone qui avait, sous le pseudonyme d’Abou Siyad Al-Normandy, publié des traductions en français de la revue de propagande d’Al-Qaïda a été condamné aujourd’hui à un an de prison ferme. Le tribunal correctionnel de Paris l’a déclaré coupable d’apologie et provocation au terrorisme et l’a condamné à trois ans de prison, dont deux avec sursis.

Son avocat Me Thomas Klotz a estimé cette peine « un peu lourde », mais ne devrait pas faire appel. Son client, qui a déjà effectué près de six mois en détention provisoire, sera « très rapidement accessible à une mesure de libération conditionnelle », a-t-il ajouté. Dans son réquisitoire, le procureur Annabelle Philippe a évoqué le « jihad médiatique » sur internet, « nouveau vecteur de propagande des terroristes ». Elle avait requis trois ans de prison, dont la moitié avec sursis. La magistrate s’en est prise à l’attitude du prévenu, qui a publié des textes glorifiant notamment les attentats du marathon de Boston en 2013 et « qui nous répond aujourd’hui ‘j’ai fait une grosse bêtise' ».

Cheveux longs noués en catogan, longue barbe, le prévenu a exprimé des regrets et cherché à minimiser les faits. La publication sur le site de traductions en français de la revue de propagande d’Al-Qaïda Inspire, publiée en anglais, était « une erreur, je le reconnais », a déclaré le jeune homme, musulman converti à l’âge de 20 ans qui a grandi dans une famille « athée et communiste ».

Cette revue est publiée depuis le Yémen. Elle a été rédigée par un Américain d’origine pakistanaise, Samir Khan, et l’influent imam américain d’origine yéménite Anwar Al-Awlaqi en était un fréquent contributeur. Tous deux ont été tués par des tirs de drone américain au Yémen.

Romain Letellier avait justifié la publication de traductions de la revue par « devoir d’information ». Le tri qu’effectuait Romain Letellier dans les passages de la revue consistait principalement à supprimer les éléments « techniques », comme des plans de sabotages. Pourtant, sur le site, il avait expliqué que s’il avait effectué un tri, c’est « pour notre propre sécurité et celle des traducteurs ». « Mon but c’est pas d’inciter les gens à faire des choses en France ou aux États-Unis », a-t-il assuré.

Quid du message « Malheur à la France et malheur à son peuple » accompagné d’une photo de la Tour Eiffel, publiée sur le site ? « À ce moment-là, j’étais pas fier d’être Français », a expliqué le prévenu, qui reproche à la France « d’être trop complaisante avec les Américains ». Pour lui, il s’agissait d’un « mouvement d’humeur passager ». Son avocat, Thomas Klotz, s’est dit « certain » que son client « ne représente aucun danger ».

Romain Letellier avait été arrêté le 17 septembre dernier par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) dans le Calvados, où il réside. Son placement en détention provisoire avait été une première depuis une loi de décembre 2012, adoptée après l’affaire Merah, qui permet de placer en détention provisoire une personne mise en examen pour apologie d’actes de terrorisme ou provocation au terrorisme.

Leur presse (LeFigaro.fr avec l’Agence Faut Payer, 4 mars 2014)

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3 Responses to L’antiterrorisme est un mode de gouvernement

  1. Essaye encore ! says:

    On devrait revoir ses classiques du côté de Tarnac : le célèbre livre de Joly ne s’appelle pas « Dialogues imaginaires entre Machiavel et Montesquieu », mais « Dialogue AUX ENFERS entre M. et M. » ; quant à « Napoléon III », c’est la censure impériale qui a voulu le reconnaître dans le personnage de Machiavel, mais ce dernier incarne plus le despotisme moderne en général que Napoléon-le-Petit en particulier. Quant au fait de se mettre à dix pour écorcher ainsi le titre et le contenu d’un classique, on s’abstiendra de tout autre commentaire.

  2. steph says:

    Relis le texte, tu ne l’as pas bien compris du tout.

  3. l'arnaque says:

    L’arnaque de Tarnac continue…

    Vous parlez de gober des bobards, mais alors pour ça vous êtes des pros, faut le reconnaître !

    Tous ceux qui vont en Syrie iraient donc pour lutter pour une révolution sociale libertaire, à la Orwell en 1936 ? Vous nous prenez pour des cons ou quoi ? Vous êtes dans une démagogie digne des pires politiciens parlementaires, la voie de la réinsertion urbaine s’ouvre à vous, faites gaffe, vous allez devoir quitter vos carottes et vos poireaux.

    Sur ce qui se passe en Syrie, on lira plutôt ça:
    http://journalhorsservice.blogspot.fr/2014/01/qui-veut-tuer-la-revolution-en-syrie.html

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