La guerre politique continue en Tunisie

Interview — Houcine Abassi, SG de l’UGTT
« La Tunisie ne supporte plus l’ambiguïté ! »

Le mouvement Ennahdha a tenu avant-hier une conférence de presse pour éclaircir sa position par rapport à l’initiative du Quartet et répondre aux accusations d’avoir été à l’origine de son échec. Comment jugez-vous sa réponse ? Voit-on plus clair dans sa position ?

En gros, sa position n’a pas changé, notamment concernant la démission du gouvernement. Ce sujet abordé dans le paragraphe 3 de la réponse d’Ennahdha à notre initiative a été présenté à travers des phrases énigmatiques, passibles d’interprétations multiples. Alors que notre feuille de route est très claire : nous n’avons pas appelé au départ immédiat du gouvernement. Sa démission s’effectuerait au bout de trois semaines, une période nécessaire à l’achèvement des travaux de la Constitution et qu’Ennahdha lui-même juge suffisante à cet effet. On pourrait en déduire qu’il n’y a plus d’entraves à l’acceptation d’Ennahdha de l’initiative. Ce n’est pas le cas. Nous avons proposé que le jour suivant les premières 24 heures du dialogue national soit consacré au débat sur le choix du chef de gouvernement. Une semaine entière peut suffire à notre avis pour nous concerter sur  une telle personnalité indépendante, qui choisira son équipe  au bout de deux semaines parmi des compétences apolitiques, engagées à rester en dehors du prochain processus électoral. Ennahdha a répondu par la nécessité de fixer un calendrier électoral. Nous avons répliqué : «Notre feuille de route prévoit l’installation de l’Isie la première semaine après le démarrage du dialogue national. L’instance prendra deux semaines pour adopter le calendrier des scrutins législatif et présidentiel. Pour éviter la perte de temps et le vide institutionnel, les choses se feront en parallèle : la formation du nouveau cabinet gouvernemental et l’adoption des échéances électorales. Ce gouvernement,jouissant de toutes les prérogatives pour qu’il puisse traiter les dossiers économiques, financiers, sociaux et sécuritaires, sera contrôlé par l’ANC, qui peut retirer sa confiance à ce cabinet si les trois quarts des députés lui opposaient leur véto. Par contre, Ennahdha préconise que le nouveau gouvernement ne soit désigné qu’après l’approbation de la Constitution, sans préciser la nature de cette nouvelle équipe, ni ses prérogatives, ni le calendrier la concernant. Cette position nous éloigne de l’esprit de l’initiative, qui est un tout indivisible. On ne peut pas en accepter la moitié et rejeter la seconde moitié. Le volet intéressant le gouvernement n’est pas un détail, comme Ennahdha veut le démontrer à l’opinion publique !

Par quoi expliquez-vous cette position du mouvement Ennahdha ?

Depuis le début de la crise, Ali Laârayedh, le chef du gouvernement, avait déclaré que le gouvernement ne démissionnera pas avant la fin du processus constitutionnel, fixant ce délai à deux mois. Or la Constitution est en panne depuis plusieurs semaines et le pays est comme paralysé. Nous avons alors pris cette initiative, la plus sérieuse de toutes, afin de rapprocher les points de vue des différents protagonistes de la scène politique. Nous avons commencé à enregistrer des avancées. Or, il s’avère que lorsque le mouvement Ennahdha arrache des concessions aux autres, il ne donne rien en contrepartie. Au contraire, c’est à ce moment là qu’il demande plus. Et nous voilà revenus au point zéro. Lors de leur conférence du lundi matin les trois dirigeants d’Ennahdha ont affirmé avoir fait des concessions pendant les deux mois de consultations. Je ne vois pas où, ni à quel niveau ! Alors que les leaders du Front du salut ont mis un bémol à leurs exigences : ils ont fini par accepter la poursuite des travaux de l’ANC et ne demandent plus la démission immédiate du gouvernement.

Serait-ce une manœuvre politique afin de gagner du temps ?

Sans aucun doute. Les dirigeants d’Ennahdha disent être d’accord avec la démission du gouvernement, mais dès que l’on se rapproche d’un consensus, ils posent d’autres difficultés, se mettent à faire d’autres propositions. Ils reviennent encore une fois sur le principe de la démission, mais refusent de présenter son déroulement. Nous n’avons pas sondé de leur part une volonté vraie pour quitter le gouvernement. J’ai discuté près d’une heure avec le Cheikh Rached Ghannouchi sur cette question et de l’ambiguïté qui caractérise la réponse d’Ennahdha à ce propos. Réponse présentée vendredi dernier. Je lui ai proposé de publier un texte dans lequel il annonce que son parti accepte le volet de l’initiative concernant le gouvernement. Seul l’écrit nous préserve des attitudes versatiles et des retournements de situation. La Tunisie ne supporte plus l’ambiguïté !

Quelles sont les quatre vérités que vous vouliez déballer devant le peuple tunisien ? Et pourquoi n’avez-vous rien révélé lors de votre conférence de presse samedi dernier?

Je me suis référé en fait à la langue française, qui parle des « quatre vérités » pour désigner toute la vérité. Donc les « quatre vérités » peuvent être 8, 16 et même plus ! J’ai évoqué quelques-unes lors de la conférence de presse. Je m’interdis de dire plus pour préserver les chances du dialogue national, qui nous permettra de résoudre nos problèmes. L’espoir reste permis… Mais si cette situation de blocage persiste et s’aiguise, alors à ce moment-là, je désignerai les responsables et je déballerai tout.

Le consensus est-il encore possible malgré tout ? Qu’est-ce qui pourrait débloquer la situation ?

La situation pourrait se débloquer si le parti Ennahdha était conséquent avec ses déclarations ; car ses déclarations ne semblent pas s’opposer au principe de la démission du gouvernement. Le mouvement dit craindre que l’on n’avance pas dans les travaux de la Constitution. Il y a une crise de confiance des deux parts : Ennahdha et l’opposition. Pour rassurer les uns et les autres, nous avons proposé que ce cadre général, celui de la feuille de route, soit structuré par l’ANC sous la forme d’une loi, qui soit obligatoire pour tous. Nous avons tenté le maximum pour sortir de la crise.

Vous avez déclaré pendant la conférence de presse : « On a perdu trop de temps, le peuple est fatigué ». Qu’est-ce qui à votre avis, épuise les Tunisiens ?

Une foule de choses : la situation sécuritaire, le terrorisme, le trafic des armes à travers nos frontières, la guerre qui se passe sur le mont Chaâmbi, les assassinats politiques, les menaces de mort. À partir de 19h, Tunis et toutes les villes se vident. Les gens ont peur. Ajouté à tout cela l’inflation des prix des produits alimentaires, équivalant à 10% aujourd’hui, le rétrécissement des exportations, la fermeture des usines des investisseurs étrangers, la réduction des salaires qu’entraîne la disparition des primes pour cause de crise. Conséquence, le pouvoir d’achat des ouvriers notamment se dégrade à vue d’œil. Avec une croissance ne dépassant pas les 2,6 %, les jeunes continueront à souffrir de chômage et d’incertitudes. Face à ces horizons bouchés, certains recourent aux circuits du trafic ou au terrorisme, qui leur offrent de multiples ressources. Les gens sont également épuisés face à ces discussions politiques dont ils ne voient pas le bout. Personnellement, j’évite depuis quelque temps les débats télévisés. Quand un peuple n’a plus confiance dans ses élites, les choses deviennent vraiment graves. Si par malheur on ne trouve pas d’issue à cette crise, le peuple furieux pourrait investir la rue, comme en ce 17 décembre 2010. Il n’épargnerait alors personne, ni société civile, ni pouvoir.

« Nous nous appuierons sur nos propres forces et sur notre peuple », avez-vous affirmé à la fin de votre conférence de presse. Que vouliez-vous dire ?

Vous pourriez le lire sur le dernier communiqué de la commission administrative de l’Ugtt : notre mobilisation sera pacifique et s’exprimera à travers des marches nationales et régionales. Elle a pour objectif de pousser à l’adoption de la feuille de route du Quartet. Nous n’avons jamais appelé au désordre, comme le prétend Ennahdha, ni à prendre les étudiants en otage, ni à fermer les usines. Pourquoi terrorisent-ils les gens ? Ne vaut-il pas mieux dans les conditions actuelles envoyer des messages de paix ? Et plus encore : s’asseoir autour d’une même table et résoudre nos problèmes ?

Extrapolons : quel serait à votre avis le pire des scénarios pour la Tunisie ? Et le meilleur ?

Le pire des scénarios consiste à évoluer vers plus de bipolarisation, de conflits et de violence. Le meilleur surviendrait comme conséquence du dialogue et de la concertation entre tous. Seule cette voix nous permettra d’arriver sains et saufs à bon port après des élections libres et transparentes.

Propos recueillis par Olfa Belhassine et publiés par la Pravda de Tunisie (LaPresse.tn, 25 septembre 2013)

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