[Juridiquement prouvé] L’expertise judiciaire est une imposture

Psychologue, experte en cour d’assises et faussaire

Régine Labeur a été dénoncée par son mari. En garde à vue pour violences conjugales, en avril 2009, l’homme avait expliqué aux policiers de Périgueux que son épouse n’était pas psychologue, comme elle le prétendait, qu’elle n’en avait pas les diplômes et qu’elle usurpait la charge d’experte auprès des tribunaux, dans des affaires familiales surtout, mais aussi aux assises. Le couple était en procédure de divorce : « Il s’est vengé » pense Me Michel Nunez, l’avocat de Mme Labeur.

C’est ainsi que le tribunal de grande instance de Périgueux a démasqué, un beau matin de la fin du mois d’avril, sa faussaire. Régine Labeur, 55 ans, s’était faite inscrire sur la liste des experts psychologues de la cour d’appel de Bordeaux au début de l’année 2005, en présentant de faux diplômes de psychologie de l’université du Mirail, à Toulouse. La Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (Ddass) de Dordogne les avait validés deux ans plus tôt, apparemment sans vérification. Elle avait rendu des avis à Périgueux, sa ville, mais aussi à Bordeaux, Bergerac, Bayonne, Agen, Limoges, Clermont-Ferrand, et jusqu’à Paris : environ 400 rapports, au total. Cette imposture lui ont valu [sic] d’être condamnée, jeudi 20 septembre, à quatre ans de prison dont deux fermes.

« UNE GRAND SOULAGEMENT » [sic]

Lors de son procès, en juin à Toulouse, Régine Labeur a dit avoir ressenti « un grand soulagement » lorsqu’elle a été découverte. Elle avait tout reconnu, immédiatement, devant les policiers. Devant la cour, elle se disait, d’une voix basse, parfois au bord des larmes, libérée d’un « engrenage malsain ». Elle reconnaissait « avoir fait du mal à beaucoup de gens » et assurait encore, malhabile, avoir été sérieuse et « impartiale » dans ses expertises.

Face à elle, vingt-quatre parties civiles. L’une d’elles dénonçait l’influence « déterminante » de l’expertise de Mme Labeur sur un jugement ayant abouti à la séparation d’une mère de ses deux enfants pendant quatre ans. L’avocate Sylvie Noakovitch parle de « méchanceté », de volonté « manipulatrice ». D’autres expertises en matière de délits sexuels ont accablé des innocents ou au contraire discrédité la parole de victimes, avaient renchéri d’autres avocats. L’imposture de Mme Labeur n’implique pas que ces affaires soient rappelées devant les tribunaux. Il faudrait prouver en cour de Cassation que l’expertise a été déterminante dans le jugement rendu.

Certaines parties civiles disent n’avoir pas reconnu, dans la timide figure blonde jugée à Toulouse, l’experte pleine de morgue qui s’exprimait avec conviction devant les tribunaux. Mme Labeur n’avait pas le baccalauréat. Elle avait été chauffeur de taxi, puis comptable pour son troisième mari, entrepreneur dans les transports. Elle avait lu des livres de psychologie, s’était formée toute seule. À Périgueux, elle a dit s’être rapprochée d’abord de la police pour s’introduire dans le milieu judiciaire et commencer à y jouer son rôle de psy. Elle a travaillé un temps pour une association d’aide aux victimes. Elle a posé une plaque à son nom en centre-ville, sans paraître se soucier de constituer une clientèle.

« DES EXPERTISES DE NIVEAU COURS PRÉPARATOIRE »

Dans les couloirs du palais de justice de Périgueux, elle a distribué sa carte aux avocats en quête d’expertises privées. L’un d’eux note qu’il faut une bonne dose de courage pour se promener ainsi, durant des années, dans un palais de justice. Elle a noué quelques relations d’amitié dans cette ville de 100’000 habitants, où le milieu judiciaire n’est pas si large. Elle a dit au procès qu’il lui était arrivé de partir « en vacances avec un juge ». Que cherchait-elle ? « L’argent ? », l’a interrogé [sic] le président du tribunal à Toulouse, Guillaume Roussel, relevant que ses expertises avaient rapporté à Mme Labeur quelque 70’000 euros en trois ans. Mais selon les rapports remis par plusieurs experts, « c’est moins le goût du lucre que le désir d’être reconnue qui l’a motivée », précise M. Roussel.

Des avocats de Périgueux, notamment ceux qui défendent des parties civiles, disent avoir depuis longtemps considéré ses rapports comme « idiots », « truffés de fautes d’orthographe » : des expertises « à la Pierre Bellemare », dit le bâtonnier, Éric Barateau. Me Barateau se « réjouissait », à l’époque, de voir l’experte nommée dans ses affaires. « On pouvait s’en donner à cœur joie » pour démonter ses rapports, qui cependant, reconnaît-il, portaient encore « le sceau de l’expertise » face aux jurés.

Mireille Bouskéla, présidente du Syndicat des psychologues en exercice libéral, qui s’est également portée partie civile, dénonce « des expertises de niveau cours préparatoire ». Elle ne comprend pas que Mme Labeur ait pu passer les contrôles de la Ddass, puis obtenir son inscription sur les listes de cour d’appel, et se demande « comment ses rapports ont pu être pris en compte » en cour. L’avocat de Régine Labeur a appliqué cette ligne de défense, mettant en cause la vigilance de l’institution judiciaire. Le parquet dénonce une forme de « démagogie ».

Au palais de justice de Périgueux, il y a d’abord eu « des sourires » quand l’imposture a été démasquée, dit un avocat. Et puis on a « frémi ». « Les avis d’expert, cela pèse quand même, surtout quand on manque d’autres éléments, et notamment aux affaires familiales », précise une source judiciaire.

UN « ATTRAIT » DE CETTE JURIDICTION POUR LES USURPATEURS

Yves Squercioni, le procureur de Périgueux, note que la vérification des diplômes de Mme Labeur a été faite dans une autre juridiction, à Bergerac, et affirme que « l’institution n’a pas été fragilisée ». Le Parquet a demandé à être désaisi [sic] de l’affaire, Mme Labeur étant trop connue des magistrats de Périgueux. L’instruction et le procès ont eu lieu à Toulouse. M. Squercioni relève cependant, agacé, qu' »il y a comme un signe sur cette juridiction », qui semble exercer « un fort attrait » sur les usurpateurs. Car Régine Labeur n’est la seule faussaire qu’ait connu le tribunal de Périgueux.

Elle y avait côtoyé un prétendu médecin, qui avait fait de longues études sans remettre sa thèse. Il pratiquait de nuit, en urgence, ce qui libérait ses confrères, et collaborait avec le commissariat. Il avait été démasqué en 2006 par le magistrat en charge du contrôle des experts, qui devait valider son inscription. En 2010, une enquêtrice psychologue des affaires familiales a également été condamnée : durant neuf ans, elle avait fait preuve d’empathie, d’une réelle capacité à apaiser les gens, dit-on au tribunal, mais ses expertises étaient bien faibles. Surtout, elle aussi avait fabriqué ses diplômes. Il y a deux semaines enfin, un vigile a également été écarté du tribunal pour avoir menti sur ses qualifications.

« On a le sentiment d’être un peu cocus », raconte une source judiciaire, qui s’élève au-dessus du cas de Mme Labeur, de ses pairs en cachotterie et de la justice à Périgueux pour s’interroger ainsi : « On vit entourés de faussaires ! Si on regardait de près dans tous les dossiers, on trouverait quoi ? »

Presse experte-faussaire (Louis Imbert, LeMonde.fr, 20 septembre 2012)

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