La condition misérable de l’agriculture

Le communisme libertaire est la voie de l’émancipation des agriculteurs-trices comme des ouvriers-ères, mais dans l’immédiat il est déjà possible d’élever les luttes sociales pour sortir de la situation sociale dramatique à laquelle ils et elles doivent faire face.

Le 25 janvier 2012, J.-P. Pernault, préférant habituellement les aléas métrologiques aux difficultés sociales des travailleurs-euses, consacre 2 minutes de son JT aux nombreux suicides de la profession agricole. Cette apparition dans l’univers usuellement aseptisé des médias dominants illustre le niveau de délabrement social dans lequel se trouve le secteur agricole et mérite de s’y arrêter un instant.

Travailler plus pour mourir plus

Les exploitants agricoles, représentant 60% de la force de travail du secteur agricole [AGRESTE PRIMEUR n° 276 Ce chiffre comprend le travail saisonnier. Les exploitants représentent 84% de la force de travail permanente.], présentent un risque de suicide 3,1 fois supérieur aux cadres et font partie de la première profession à risque selon l’INVS [Institut National de Veille Sanitaire]. On estime qu’il y a 400 suicides d’agriculteur par an.

Outre un taux de suicide record, témoin d’une détresse professionnelle importante, les travailleurs-euses de la terre sont largement sujets aux accidents du travail, particulièrement aux accidents mortels. Selon les dernières statistiques, on note un risque deux fois supérieur d’accidents du travail pour les exploitant-e-s agricoles par rapport aux travailleurs-euses salarié-e-s tout secteurs confondus et un taux d’accident mortel 7 fois supérieur [Ces taux ont été calculés avec les chiffres parus dans l’Observatoire des risques professionnels et du machinisme agricole Supplément La revue du praticien Vol 57 du 15 juin 2007 pour la profession agricole et Risque accident du travail : Tableaux sur la sinistralité 2010 détaillée par CTN et n° de risque de la Direction des Risques Professionnels pour les salariés (étude téléchargeable)]. Pour ce qui est des salarié-e-s agricoles, nous avons des statistiques similaires. Pour les survivant-e-s, il reste l’ensemble des risques de longues maladies lié à l’utilisation de produits toxiques (phytosanitaires, produits d’entretien de salle de traite…) et les TMS liés aux nombreux travaux de force.

Derrière ces chiffres, nous avons une panoplie d’histoires dramatiques à la Zola. On trouve des agriculteurs-trices avec enfants ayant des revenus trop faibles pour alimenter la chaudière, des agriculteurs-trices faisant des travaux de forçats (sortir plusieurs tonnes de fumier à la fourche) car en incapacité financière de réparer leur tracteur, des paysans-annes lourdement endetté-e-s suite à un accident grave ayant entraîné une longue incapacité de travail (indemnisé à hauteur de 330€ par mois par la MSA), des drames familiaux multiples etc. etc. [Ces illustrations sont issues d’expériences directes ou rapportées par des proches].

Actionnaires : faiseurs de misère

L’idée principale de la Politique Agricole Commune (PAC) était de rationaliser et de mécaniser l’agriculture pour libérer de la force de travail et assurer le développement industriel de l’Europe. À l’issue des Trente Glorieuses, le capitalisme entre dans sa mutation libérale accentuant la pression économique sur les travailleurs-euses de la terre et entraînant la course à l’agrandissement structurel.

Durant la période des années 50 aux années 70, les gouvernant-e-s ont poussé à l’intensification de l’agriculture pour assurer le besoin de main d’œuvre nécessaire à la progression des profits capitalistes. Ensuite les capitalistes ont intensifié la pression économique pour accroître leurs profits sur la marge commerciale des produits agricoles. Par exemple, le prix du kilo de viande de porc est de 1,3 €, soit moins que dans les années 80, obligeant les éleveurs-euses à avoir plus de truies par actif pour dégager le même revenu avec les conséquences pour l’environnement que l’on connaît. Le syndicat agricole majoritaire et ultrapuissant, la FNSEA, est largement complice des choix politiques agricoles de par son pouvoir dans les chambres d’agriculture.

FNSEA, syndicat des bourgeois

Bien que largement majoritaire aux élections professionnelles (55% en 2007) et avec de nombreux adhérent-e-s la FNSEA ne défend que les intérêts d’une minorité de koulaks [Désigne la minorité des paysans riches lors de la révolution russe appartenant objectivement à la classe capitaliste en opposition aux petits paysans opprimés par le capitalisme et le régime tsariste] modernes. En effet, trois des présidents de la FNSEA ont eu par la suite de grandes responsabilités étatiques (Debatisse secrétaire d’État, Guillaume ministre, Guyot président de la FAO) et le président actuel Xavier Beulin possède 500 ha et est le patron de Sofiprotéol dont la mission est « d’investir et innover pour le développement et la structuration de la filière française des huiles et protéines végétales ».

Aux différents niveaux de l’organisation, il y a des agri-entrepreneurs [Ces responsables syndicaux sont bien souvent présidents de l’association foncière locale, soit des propriétaires fonciers en même temps que chefs d’entreprise] possédant des structures importantes dont les moyens capitalistes offrent un avantage comparatif conséquent par rapport à la majorité des exploitants agricoles. Aussi leur intérêt économique immédiat est d’accroître la pression économique pour favoriser leur développement personnel.

Pour maintenir son pouvoir sur des paysans-annes pressuré-e-s par ses choix politiques, la FNSEA est omniprésente dans les organisations professionnelles, dans les banques et assurances agricoles, dans la presse professionnelle et présente des personnes pour le pouvoir exécutif national ou régional de droite ou de gauche selon les opportunités [Par exemple Sophie FONQUERNIE, vice-présidente du conseil régional de Franche-Comté (PS) chargée de l’agriculture est 5e secrétaire de la FRSEA Franche-Comté (niveau régional de la FNSEA) et François GUILLAUME, président de la FNSEA de 1979 à 1986 et qui fut ministre de CHIRAC de 1986 à 1988 et est depuis député UMP de Meurthe-et-Moselle].

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Les Paysan-annes alimentent un (énorme) tas de bureaucrates

En plus d’une pression économique intense et d’une domination politique omniprésente, les agriculteurs-trices supportent une armée mexicaine de bureaucrates [De témoignage direct, on a un cadre par conseiller technique dans la chambre d’agriculture de Franche-Comté]. Les récentes contraintes législatives de nature écologique se traduisent par un niveau bureaucratique supplémentaire avec des agents pour rédiger les cahiers des charges, suivre les pratiques, faire le bilan des mesures… Du côté des agriculteurs-trices, les partenaires et exigences administratives explosent, contraignant un travail déjà fastidieux, le tout entouré d’un mépris social plus ou moins diffus.

MSA, Chambre d’agriculture, Parc nationaux, Natura 2000, PAC, Parcs Naturels Régionaux, organismes de Formation, Safer, Services Vétérinaires, Fisc, coopératives… exigent une multitude toujours croissante de paperasses et de démarches coûteuses. Si on prend les services vétérinaires, il faut avoir identifié les animaux par deux boucles sur les oreilles, enregistrer chaque traitement vétérinaire par cinq champs obligatoires (produit utilisé, dose, animal traité, numéro d’ordonnance, date de fin de traitement). Il faut également noter toute la généalogie des mises bas (sur 500 brebis ce n’est pas trivial !)…

Pour couronner le tout, les capitalistes de l’agroalimentaire poussent à l’accroissement de normes sanitaires pour limiter la concurrence des petits ateliers de transformation ou des structures semi-industrielles comme les coopératives de transformation laitières.

Salarié-e-s agricoles, le lumpenprolétariat des temps modernes

Si les ouvriers-ères sont aujourd’hui une classe fantôme [Expression de J.-P. Levaray (Annexes de Tranches de Chagrin) pour signifier que dans l’univers médiatique et culturel majoritaire les apparitions des ouvriers-ères sont anecdotiques], c’est particulièrement le cas des salarié-e-s agricoles car largement absents des statistiques étatiques et syndicales. La plupart sont des travailleurs-euses saisonniers pour les travaux de récolte de l’arboriculture, vigne ou de travaux ponctuel de surcharge comme les conducteurs-trices de moissonneuses batteuses, les tondeurs d’animaux, bergers… Pour ce qui est des travaux de récolte, il y a des nombreuses personnes en difficultés sociales car n’ayant pratiquement aucune autre source de revenu avec de nombreux-euses sans-papiers. Les conditions de travail y sont souvent difficiles avec des rémunérations à l’heure minables, un isolement social important dû au rythme de vie décalé qu’implique vivre des saisons.

Pour les saisonniers et salarié-e-s de l’élevage, il est fréquent d’être seul face à son patron avec les risques de harcèlement au travail que cela implique. Ces salarié-e-s effectuent régulièrement du travail nocturne non majoré, des heures supplémentaires gratuites… avec très peu de moyens de se défendre sans risquer de perdre son emploi.

Retraites paysannes : c’était pas la peine de se faire chier !

À l’instar des ouvriers-ères, trop peu d’agriculteur-trices arrivent à la retraite et pour celles et ceux qui ont cette « chance », c’est enfin la délivrance : 659 € par mois pour les « chefs d’exploitation » et 523 € pour les « membres de famille »… un eldorado avec un minimum vieillesse à 742 € par mois, un seuil de pauvreté à 880 euros et 375’000 par mois pour Michel Rollier patron de Michelin (343 SMIC), le patron le mieux payé en 2010 [Pour les barèmes des retraites agricoles, le seuil de pauvreté Wikipédia et pour Rollier et le revenu des autres grands patron du CAC40].

Cotisant à un régime spécifique, les agriculteurs ont une retraite indexée sur les résultats de leurs exploitations dans leur carrière. Les gouvernants-es justifient cela par le fait que les agriculteurs-trices ont des dividendes de leurs possessions agraires. C’est largement vrai pour les koulaks mais douteux pour une grande partie de paysans-annes qui finissent leurs carrières avec des dettes supérieures à la valeur de « leurs » exploitations et ainsi que pour les salarié-e-s de l’agriculture.

Pour sortir de la misère, il faut sortir les fusils

Si les agriculteurs-trices font partie des opprimé-e-s les plus accablé-e-s, ils sont sans doute celles et ceux qui adhèrent le plus à l’idéologie de leurs oppresseurs avec de fortes sympathies pour la droite et l’extrême droite. Cela s’explique principalement par l’amour incommensurable des paysans-annes pour la possession de leur outil de production (surtout foncier agricole et troupeau).

Anarchistes, nous pensons que l’émancipation de celles et ceux qui travaillent ne peut se faire que dans le cadre d’une société collectiviste où ce qui sert à produire est le bien commun de toutes et tous au service de toutes et tous. Aussi, nous pensons que mis à part les koulaks, les travailleurs de la terre ont tout intérêt à combattre les tenants du capital pour une meilleure valorisation de leur travail et à se battre pour la propriété collective et la démocratie directe ne pouvant perdre qu’une vie de misère et de souffrance.

Si pour nous, le communisme libertaire est la voie de l’émancipation des agriculteurs-trices comme des ouvriers-ères, il est dans l’immédiat possible d’élever les luttes sociales pour sortir de cette situation dramatique. Lutter pour la réquisition immédiate des terres locatives, l’augmentation des prix d’achat des produits agricoles, alléger les contraintes bureaucratiques… sont des pistes de luttes à mener contre la classe capitaliste pour les travailleurs-euses de la terre en attendant de tordre le coup à celles et ceux qui nous pourrissent la vie.

Johann, Lons-le-Saunier
Infos et analyses libertaires n° 90, mars-avril-mai 2012

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Une réponse à La condition misérable de l’agriculture

  1. Nico dit :

    Petite précision sur cet article de qualité :
    Le communisme-libertaire n’implique pas une société collectiviste, mais communiste, le collectivisme étant son pendant autoritaire.

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