[Mort aux El-Assad !] La plus grande manifestation à Damas depuis le début de la révolution (2)

Quand Damas ose à son tour la révolte

Récit – La capitale syrienne, jusqu’alors fief du régime, a connu samedi sa plus grande manifestation depuis le début du soulèvement. Un tournant.

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Capture d'une vidéo diffusée sur YouTube le 18 février 2012, montrant les funérailles à Damas de manifestants qui auraient été tués par le régime.

La famille de Samer Al-Khatib a été contrainte de l’enterrer en catimini, hier à l’aube, avec pour escorte une quinzaine de 4 × 4 des forces de l’ordre, remplis d’hommes armés jusqu’aux dents. Pas question pour le régime que les funérailles du jeune homme, tué la veille pendant la première grande manifestation en plein Damas, soient l’occasion d’une nouvelle mobilisation dans la capitale.

Ce qui s’est produit samedi sur l’autostrade de Mazzeh, une voie rapide qui relie des quartiers ouest de Damas, marque un tournant pour la révolution syrienne, près d’un an après son déclenchement. « La foule était impressionnante, effrayante, extraordinaire ! » raconte Salma, jointe par Skype. Elle se trouvait parmi les 15’000 à 30’000 manifestants de « ce jour historique où Damas s’est levé et [où nous avons] relevé nos têtes », dit l’opposante quadragénaire, qui agissait jusque-là dans l’ombre. Des rassemblements avaient été préparés à l’occasion des funérailles de quatre jeunes du quartier, tués par balles au cours d’une petite manifestation, vendredi, mais leur ampleur inespérée a provoqué un choc pour les forces du régime et a remonté le moral des protestataires.

Cortèges. Sous les flocons de neige, exceptionnels à Damas, des cortèges se sont formés à la sortie des trois différentes mosquées d’où sont sortis les cercueils des « martyrs » pour les accompagner vers le cimetière voisin. « Alors que les premiers « Allah akbar »ont commencé à fuser, la foule grossissait, il en sortait de partout, des hommes et des femmes », raconte un manifestant. Dans un souci de ne pas se heurter aux services de sécurité, les manifestants ont évité les slogans provocateurs que l’on entend souvent ailleurs — « maudite soit ton âme, fils de Hafez ! » — ou réclamant la chute du régime. Les premiers cris affirmaient « le peuple syrien est uni », et s’adressaient aux parents des victimes : « Nous sommes tous tes enfants, mère du martyr ! » ou « Sois fier de ton fils, mère du martyr ! » La foule a ensuite afflué vers le cimetière, où d’autres personnes étaient déjà rassemblées et, pendant deux heures, on a assisté au genre de manifestation que les Damascènes n’avaient vu qu’à la télévision à Homs ou Deraa, avec rondes de danse et chants révolutionnaires.

« Non, il ne s’agit pas d’une mobilisation contre le régime, affirmait contre toute évidence l’un des défenseurs du pouvoir de Bachar al-Assad, commentant en direct pour Al-Jezira les images des manifestations. C’est l’expression légitime de la douleur qui nous unit et de la colère contre les terroristes qui ont abattu les trois jeunes gens. » Ce réveil de la population de Damas est l’instant le plus redouté par le régime, qui fait tout pour l’empêcher depuis le début des troubles. Le calme dans la capitale, verrouillée par les services de sécurité à tous les coins de rue, est l’un des arguments majeurs utilisés par le pouvoir, tant à l’intérieur du pays qu’à l’égard de l’opinion internationale, pour minimiser l’importance de la révolte.

« Indignation passive ». Le mur de la peur solidement érigé tenait encore en respect les habitants de la capitale, où le régime compte encore des partisans, notamment dans la bourgeoisie et parmi les minorités aux intérêts très liés à ceux de Bachar al-Assad. « Ce soutien, qui n’a cessé de s’éroder ces derniers mois avec l’aggravation de la crise économique, se transforme de plus en plus en indignation passive face à l’escalade meurtrière de la répression, notamment à Homs, dit un expert européen basé à Damas sous couvert d’anonymat. Le basculement est sensible, y compris chez une grande majorité d’hommes d’affaires, qui défendaient encore les réformes de Bachar al-Assad il y a quelques semaines, et l’effritement se ressent dans les appareils de l’État. »

Toutefois, la transformation de cette opposition passive en mobilisation massive au cœur de la capitale, comme on l’a vu samedi, marque un cap. La retenue relative dans la répression de la manifestation de Mazzeh montre bien le souci de ne pas faire de nouveaux « martyrs », qui pourraient enflammer la population de Damas.

« Ils ont fini par tirer sur la foule, raconte Salma. D’abord avec des grenades lacrymogènes, qui nous ont obligés à nous abriter dans les ruelles et les entrées d’immeubles, puis à balles réelles. J’ai vu des blessés tomber autour de moi et j’ai accouru pour les secourir. Mais les miliciens qui étaient parmi nous n’osaient pas trop réagir, débordés par le nombre des manifestants. J’ai même eu la satisfaction de voir un « chabiha » [sbire du régime, ndlr] se faire tabasser par un groupe de jeunes. »

Damas et Alep (la deuxième ville du pays, située dans le nord de la Syrie), dont la tranquillité faisait encore la joie du régime et le désespoir du mouvement de protestation, bougent de plus en plus depuis une dizaine de jours. Vont-elles basculer de façon décisive dans la révolte ? Les comités de coordination locaux, qui animent la mobilisation, ont appelé les habitants des deux villes à une grève générale, hier, et à la désobéissance civile, en solidarité avec les autres régions syriennes insurgées et réprimées. Mais les états-majors du régime de Bachar al-Assad concentrent leurs efforts et leurs plans de bataille pour endiguer le mouvement.

Leur presse (Hala Kodmani, Liberation.fr, 20 février 2012)


L’armée syrienne quadrille Hama

SYRIE – Homs pilonnée, la répression s’étend…

Hama coupée du monde. Cette fois, c’est dans cette cité de l’ouest de la Syrie que les forces de sécurité ont dressé des dizaines de barrages pour isoler les quartiers les uns des autres. Ils y ont aussi coupé tous les moyens de communication. « Chaque jour ont lieu des descentes et des arrestations dans les maisons, parfois plusieurs fois par jour dans les mêmes quartiers », a affirmé l’opposition dans un communiqué. Dans le même temps, les forces gouvernementales poursuivent le siège de plusieurs quartiers de Homs. Enfin, toujours selon l’opposition, les arrestations se seraient multipliées à Deraa, ville du sud du pays, à la frontière jordanienne.

Face à la violence de la répression, la population de Damas se mobilise

Malgré la pression du pouvoir, la contestation ne se dément pas, voire s’intensifie. La violence de la répression provoquerait même l’indignation d’une population jusqu’alors peu mobilisée à Damas, la capitale. Des opposants ont déployé au-dessus d’un pont routier un grand drapeau syrien de la période antérieure au clan Assad, et samedi une manifestation d’ampleur a réuni des dizaines de milliers de personnes. Un symbole, aux portes du pouvoir.

Leur presse (Armelle Le Goff avec Reuters, 21 février 2012)

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