Réflexions intempestives après les tambourinades

 

Bonjour,

Les acteurs du mouvement des indignés d’Espagne considèrent leur mouvement comme étant une révolution pacifique.

Les révolutions politiques sont celles qui changent les régimes politiques. Les révolutions sociales sont celles qui transforment les structures sociales.

Mais si nous analysons les revendications qui sont portées par le mouvement, elles se résument à demander une réforme électorale, le maintient des services publics, une pénalisation contre la corruption et un contrôle de l’escroquerie financière. Ces mesures impliquent plus de pouvoir étatique et un plus grand développement économique (plus de capitalisme).

Ce sont des propositions de réformes et non une révolution. Ce sont des propositions qui s’intègrent dans le Système et qui ne cherchent pas à subvertir l’ordre établi et ne désirent pas changer de système.

On cherche plutôt à ouvrir des voies vers la collaboration institutionnalisée, à partager les conséquences de la crise économique avec la classe dominante d’une manière équilibrée. On en appelle à un simple civisme.

On ne cherche pas à remettre en question la condition du salarié, celle d’électeur, d’automobiliste et d’endetté. On ne cherche pas à remettre en question l’existence du capitalisme, de la banque, du travail aliéné, de la société de consommation, de la logique de croissance, de l’État. On ne cherche pas à décoloniser la vie quotidienne, à critiquer le modèle urbain ou élaborer un modèle alternatif en harmonie avec le territoire. On ne cherche pas à remettre en question le Travail et la Marchandise.

On ne cherche pas à changer le monde, ni à abolir le système, mais seulement « réaliser la démocratie ». On veut dialoguer et participer.

Et très souvent sont considérés comme l’ennemi non pas le Système, mais plutôt les « anti-système » qui pourraient s’infiltrer où avec lesquels on pourrait les confondre.

Ces revendications pourraient très bien être portées par un programme politique que des Montbourg, Royal, Mélanchon, Hulot ou Joly pourraient très bien défendre.

Vous trouverez ci-dessous la traduction d’un texte qui ne partage pas du tout l’enthousiasme que l’on a souvent pu entendre et lire ici et là sur ce mouvement.

 

Réflexions intempestives après les tambourinades

Lorsque les excès de la domination génèrent des protestations dont la réalité est certifiée par les médias, il en résulte une illusion de conscience, un réveil apparent qui semble annoncer la réapparition de la question sociale et le retour du sujet destiné à devenir l’acteur du nouveau changement historique. Cependant, après avoir constaté le caractère banal et frivole des revendications principales et avoir entendu les grossières répétitions des idéologies progressistes, nos doutes s’évanouissent face à ce qui est réellement advenu durant cette contestation tolérée, qui n’est rien d’autre que la dépouille du sujet. La question sociale n’est jamais envisagée en profondeur, alors que tous les cadavres enfermés dans les placards des idéologies sortent en promenade. Malgré la part de vérité qu’elle peut contenir, une contestation qui flotte dans des eaux stagnantes, polluées des restes décomposés d’autres pseudo-troubles antérieurs n’est pas le lieu le plus propice à la reformulation d’un projet de changement réel. Bien que cette contestation se soit dotée de mécanismes horizontaux de prise de décisions, bien qu’elle se soit constituée en assemblée, ceux qui y prennent la parole sont en majorité des imposteurs ou des apprentis imposteurs. La raison se sent impuissante devant la vague de lieux communs ressortis des poubelles de l’Histoire : non seulement la domination capitaliste – le système – n’a pas reculé d’un iota mais mieux, en manipulant ses victimes, elle a créé une fausse opposition civile pour dissiper les feux de la révolte. Il ne pouvait en être autrement. La classe ouvrière a été irrémédiablement battue il y a trente ans, laissant seulement des ruines – que le syndicalisme minoritaire ne réussit pas et ne réussira jamais à faire revivre – coexistant avec un ghetto de jeunes militants et de réfractaires, réduit et partiellement paralysé. Rien d’utile avec quoi recommencer ce que Hegel appelait « le rude travail de l’intelligence » afin d’éclairer les nouvelles générations, qui, lorsqu’elles essaieront de saisir le concept, n’attraperont que sa parodie.

Dans toutes les nouvelles protestations spectaculaires, deux traits communs sont toujours présents : d’abord, une grande quantité d’amis suspects qui, à travers les médias officiels, vantent, réargumentent et justifient une protestation proprement vidée de sa substance, et qui élaguent avec fermeté ses pousses radicales ; ensuite une volonté obsessionnelle de ne pas se trouver d’ennemis, ni dans les forces de l’ordre, ni dans les partis, ni dans l’État, ni même dans l’économie, puisque toutes les propositions, de quelque importance qu’elles soient et aussi étranges soient-elles, s’intègrent dans le système (que le système décide de les incorporer est un autre affaire). De là le pacifisme maladif, son revers ludico-festif, l’ambiguïté face aux élections et la préférence pour des mesures qui impliquent plus de pouvoir étatique ou un plus grand développement économique (plus de capitalisme) : autant de traits qui déterminent une idéologie spécifique, le citoyennisme, reflet exact d’une manière de penser dans le vide qui s’enracine sans problèmes dans le terrain fertile de la contestation futile. Une chose au moins doit être claire : la protestation citoyenniste ne remet pas en question le système, ne cherche pas à subvertir l’ordre établi ni ne désire en mettre un autre à sa place. Ce qu’elle veut, c’est participer, elle ne revendique donc aucune manière de vivre (et de produire) radicalement opposée à celle existante. Son programme, dans le cas où elle en établirait un, n’irait pas au-delà des réformes destinées à ouvrir des voies à la collaboration institutionnalisée et à partager les conséquences de la crise économique avec la classe dominante mais d’une manière plus équilibrée. C’est un simple appel au civisme adressé à la domination. Il n’est pas question de vouloir changer la condition de salarié, d’électeur, d’automobiliste et d’endetté, mais de la préserver – si cela est possible – avec un emploi stable, des réformes électorales, des mesures de surveillance des banques et un salaire suffisant. La condition prolétaire subsiste, mais dissimulée sous une condition supposée citoyenne. Le combat pour son abolition n’est plus un conflit acharné entre classes pour le contrôle et la gestion des moyens de production et de l’espace social comme il le fut par le passé, mais l’exercice tranquille d’un droit politique dans le cadre d’un État accessible et neutre.

La « citoyenneté » existe-t-elle réellement ? Est-elle une nouvelle classe » ? Ce sont des questions auxquelles nous devrions répondre en ayant présente à l’esprit une vérité indubitable : ni le prolétariat industriel résiduel, ni son héritier contemporain, la masse salariée, ne sont intrinsèquement révolutionnaires, que ce soit objectivement ou subjectivement. La force productive principale est la connaissance, non le travail manuel ; par ailleurs, du côté du sujet, les luttes simplement revendicatives ne détruisent pas le capitalisme, mais elles le modernisent grâce à la bureaucratie du travail qu’elles ont générée. L’appareil syndical et politique dissout la conscience de classe et facilite l’intégration et la soumission. De plus, la croissance de la production est fondamentalement destructive, si bien que le travailleur ne peut se soustraire aux conséquences de son propre travail et encore moins vouloir l’autogérer. Liée à une étape de développement capitaliste déjà terminée, la classe ouvrière a cessé de jouer un rôle historique. Ses succédanés actuels ne peuvent pas en jouer un autre sans condamner la fonction qu’ils exercent dans le système et sans affirmer la nécessité de s’en séparer, mais cela est impossible sans conscience et sans morale. La fin du prolétariat en tant que classe laisse à l’abandon le terrain de la lutte sociale, sans sujet, à la merci des classes moyennes que le système lui-même fragmente, disperse et exclut comme il le fait avec les classes laborieuses, où ce n’est pas l’ancienne théorie révolutionnaire du prolétariat qui fleurit à nouveau, mais plutôt l’idéologie citoyenniste moderne, brandie comme arme antiradicale et outil de cooptation pour tous les petits partis, groupuscules, réseaux et listes électorales qui abondent dans les manifestations de la postmodernité, en les infiltrant, en les banalisant et en les corrompant. De la même façon que cela s’est produit lorsque la lutte des classes existait, le gauchisme contribue à la modernisation syndicale et politique du capitalisme, à cela près qu’il le faisait alors au nom du prolétariat et qu’il le fait aujourd’hui au nom d’un principe totalement abstrait, la « citoyenneté ». Le recours à la citoyenneté, c’est-à-dire à tous les habitants soumis à l’État, est purement rhétorique, comme autrefois le recours au « peuple ». La citoyenneté n’existe pas : c’est une entité irréelle qu’on trouve dans la mentalité progressiste et qui sert de sujet postiche, de référent pour tout. Malgré son inexistence, on la trouve partout : du discours du pouvoir elle est passée dans le langage militant de la rue. Elle est d’une grande utilité pour ceux qui, comme les gauchistes, s’efforcent de devenir visibles et influents dans les manifestations générationnelles en les infestant d’une idéologie populiste, d’un sectarisme manipulateur et d’un ouvriérisme résigné, afin que les radicaux présents fassent comme eux ou se dégoûtent et se retirent. Elle n’y parvient pas du premier coup, si bien que le système impulse son élan grâce à ses importants moyens virtuels, lançant d’obscurs appels et déchaînant des processus autoréprimés, qui, offrant aux participants quelques jours ou quelques semaines de gloire publique tolérée, leur donnent la sensation d’être pour un temps les maîtres de la danse, comme à Tahrir ou encore comme à la Sorbonne en 68. L’opération peut échapper à leur contrôle, mais qui peut craindre le système des conduites dérivées de l’« éducation à la citoyenneté » encouragée dans les manifestations, qui se propage comme une nouvelle mode dans la jeunesse « sans futur » des classes moyennes et ses alliés circonstanciels ? Comment avoir peur de l’hédonisme des nouvelles beuveries géantes, de la non-violence fanatique, de la gesticulation enthousiaste, du consensus mutilateur, de la joyeuse casserolade, de la communication par Twitter… ? Ces comportements sont présentés comme des pratiques innovantes de la liberté, même si ce type de liberté abonde dans les sociétés d’esclaves et n’est guère utile dans les assauts contre les palais d’Hiver. Mais qui veut, et, pis encore, qui peut assaillir aujourd’hui un centre de pouvoir ? L’unique chose que demandent les manifestations est le dialogue et la participation.

Nous sommes plongés dans un processus très dur d’adaptation à la crise mené à son terme par l’État selon les lignes directrices qu’indiquent « les marchés », un ajustement violent qui laisse des victimes partout : les travailleurs, les retraités, les fonctionnaires, les employés du secteur public, les immigrants et… la jeunesse déclassée. Si la majorité de la population a encore un présent à peu près assuré, il est certain que les jeunes – dont près de la moitié sont au chômage – ont un avenir hypothéqué : c’est pourquoi ils protestent, mais non pas contre le système qui les a marginalisés, mais contre ceux qu’ils considèrent comme responsables, les politiciens qui gouvernent, les syndicalistes qui se taisent et les banquiers qui spéculent. Ils en veulent d’autres. Les manifestations marquent le début d’une période confuse où un tiers de la société civile va se mobiliser d’une manière ou d’une autre en marge des institutions, mais non pas contre celles-ci. Cette partie de la jeunesse se sent mal représentée dans une démocratie qui « ne l’est pas », puisqu’elle n’y participe pas : c’est pourquoi elle espère la réformer. Elle ne veut pas détruire le pouvoir séparé, mais plutôt séparer les pouvoirs constitués. Pour la classe moyenne précarisée qui s’approprie le concept bourgeois de démocratie, Montesquieu n’est pas mort, mais il conviendrait de rappeler que Franco ne l’est pas non plus, que la démocratie qui fut « si difficile à obtenir » et qu’elle revendique provient d’un pacte de reconversion de l’appareil politico-répressif de la dictature, consolidée à partir des égouts secrets et des cloaques de l’État.

Les manifestations se déroulent dans un milieu considéré comme quasi naturel par ceux qui y participent : le milieu urbain. Cependant, il s’agit d’un espace créé et organisé par le capital, le plus approprié pour accommoder et développer son monde. Les métropoles et les conurbations sont les éléments fondamentaux de l’espace de la marchandise, une scène neutralisée et formatée qui fonctionne comme une usine, où la communication directe, et par conséquent la conscience et la révolte, sont presque impossibles. Toute révolte véritable se doit de lutter pour libérer l’espace des signes du pouvoir et l’ouvrir à la rencontre au profit de la décolonisation de la vie quotidienne ; elle doit être une révolte contre la société urbaine. La question sociale est essentiellement une question urbaine, de sorte que le rejet du capitalisme implique celui de la conurbation, son contenant adéquat. Le point d’inflexion dans le conditionnement consumériste et politique peut se produire dans ces dortoirs formatés que l’on appelle des quartiers, si les assemblées qui réussissent à se former durant les crises deviennent des contre-institutions à partir desquelles on puisse critiquer le modèle urbain métropolitain et élaborer un modèle alternatif en harmonie avec le territoire. Dans les assemblées de quartier représentatives peut émerger un sujet autonome, une nouvelle classe qui résiste à la problématique citoyenniste provenant des places centrales en projetant et en déployant la question urbaine (autonomie du quartier, autogestion logistique, contact réel avec la campagne, occupation d’espaces publics, récupération du savoir artisan, anti-consommation, lutte contre les plans urbains et les infrastructures, etc.). Rien de cela ne peut être déduit des manifestations, qui semblent se trouver à l’aise en respirant l’air pollué de l’atmosphère urbaine, qu’elles ont transformée en agora citoyenne, lieu dans lequel les inconsistances citoyennistes ont carte blanche. Il en va ainsi parce que la mentalité de la classe moyenne dirige la mobilisation et que l’initiative appartient à ses représentants. C’est pourquoi la crise sociale ne se manifeste que comme crise politique, comme crise du système politique, comme moment politique des recettes citoyennistes.

Le citoyennisme est l’idéologie la mieux adaptée aux conurbations, puisqu’il n’a pas réellement besoin d’un espace public pour se reproduire, mais de quelque chose qui lui ressemble, une espèce d’espace formel et symbolique dans lequel représenter un débat apparent. Pour qu’un débat réel puisse avoir lieu, il est nécessaire qu’il y ait un public réel, une communauté de lutte. Mais une communauté de ce genre – un sujet collectif – est tout l’opposé d’une assemblée citoyenne, un agglomérat volatil d’individualités mutilées qui imite les gestes du débat direct sans conclure pour autant dans la direction requise, puisqu’elle évite soigneusement le risque en fuyant le combat. Ses batailles ne sont que des bruits et son héroïsme n’est que son costume de scène. Une communauté de lutte – une force sociale historique – peut se former seulement à partir d’une volonté consciente de séparation, d’un effort de désertion issu d’une opposition résolue au système capitaliste ou, ce qui est la même chose, de la mise en question profonde du mode de vie industriel, c’est-à-dire de la rupture avec la société urbaine. Chômage des jeunes ou réduction budgétaire, le point de départ n’a pas d’importance si les esprits s’échauffent et conduisent au même point ; le plus important est d’acquérir l’autonomie suffisante pour s’écarter des lignes établies en allant au fond de la question – la liberté – sans médiateurs « responsables » ni tuteurs vigilants. Et cela ne s’obtient qu’en marquant clairement ses distances avec le camp de la domination et en s’engageant dans une lutte longue et ardue contre celui-ci.

Miquel Amorós – 14 juin 2011

Indymedia Grenoble, 3 juillet 2011.

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1 Response to Réflexions intempestives après les tambourinades

  1. schizosophie says:

    Question vache : quelle est la coh&rence entre les deux extraits suivants ? :

    « Une communauté de lutte – une force sociale historique – peut se former seulement à partir d’une volonté consciente de séparation, d’un effort de désertion »

    « Cette partie de la jeunesse se sent mal représentée dans une démocratie qui « ne l’est pas », puisqu’elle n’y participe pas : c’est pourquoi elle espère la réformer. Elle ne veut pas détruire le pouvoir séparé, mais plutôt séparer les pouvoirs constitués. »

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