[Chroniques grecques] N° 2 : De la ligne de front

Période critique, période transitoire, période intermédiaire : celle de la visibilité croissante de la ligne de front, de sa mise en exergue toujours plus criante. Et de sa réappropriation offensive par la population.

Que ce soit dans les bars ou les universités, les places occupées par les chômeurs ou les appartements loués en collocation ; que ce soit dans les discussions animées dans les bus ou les supermarchés ; dans un ton mêlant fierté et angoisse, détermination joueuse et incertitude, défi et épuisement, la tension est palpable, la population dans sa grande majorité réalise que le régime capitaliste est non en phase de désintégration, et avec lui la démocratie représentative, mais qu’il devient à nouveau ce qu’il a toujours été fondamentalement : un régime de terreur sociale et militaro-policier.

La situation sociale en Grèce est actuellement en phase terminale de décomposition généralisée. Depuis trois ans de mesures antisociales et plans de rigueur forcés imposés par la force des matraques dans la rue et le sang des manifestants, nous sommes désormais arrivés à un point de fracture et de rupture généralisée. Pour l’heure, cette fracture s’ancre progressivement et principalement dans les consciences, où tous savent avec une patience déterminée et une voix sûre que l’embrasement irréversible surgira dans les prochains mois, mais sans pour autant savoir de quel côté proviendra cet embrasement, d’une junte militaro-capitaliste ou du soulèvement populaire. Outre les innombrables taxes et augmentations terribles des prix de denrées alimentaires et de loyers, le problème crucial qui sévit en ce moment est la généralisation progressive et sans marche arrière du non paiement des salaires. Les dernières privatisations et étapes de casse sociale sont quasiment atteintes et totales, et survient désormais la phase critique de l’annulation stricte de toute rémunération.

Telle est la suite logique des violentes attaques du Capital et la seule manière pour la bourgeoisie de sauvegarder sa capacité de stabilité marchande et de gouvernabilité étatique : le strict esclavage pour tous les secteurs vitaux de production et de distribution où les travailleurs ne sont tout bonnement plus du tout rémunérés, avec l’appel gouvernemental à accepter le diktat afin de « sauver » le pays en travaillant gratuitement pour la bourgeoisie ; et le chômage forcé et généralisé pour le reste de la population.

Face à cette situation, où les syndicats et partis de gauche se déchirent entre leurs bases militantes et les centrales directrices, presque paralysées depuis les événements d’octobre 2011, l’État durcit la militarisation de « l’espace public » et la répression contre toute forme de contestation à potentialité révolutionnaire. En effet, d’une part, la police occupe militairement des points stratégiques tels les moyens de communication (stations de TV et de radios), les bâtiments d’État et autres rouages de pouvoir (ambassades, ministères à Athènes, préfectures) en vue d’une protection rapprochée permanente ; d’autre part elle procède au quadrillage militarisé de secteurs « chauds », qui peuvent être temporaires ou permanents : quartiers étudiants, lieux occupés et squattés par des groupes actifs, des endroits tels le célèbre Quartier d’Exarchia à Athènes en tant que foyer d’agitation révolutionnaire, zones où les migrants exercent la vente ambulante, etc. Simultanément, la force de frappe répressive d’État s’acharne depuis quelques semaines à la systématisation quasi-militaire des rafles à l’encontre des groupes anarchistes. Avec l’arrestation récente de plusieurs membres du groupe armé Lutte Révolutionnaire et la multiplication des actions de solidarité à diverses échelles (occupation de station de radio commerciale, attaques de commissariats, manifestations, banderoles de solidarité, concerts de soutien, actions incendiaires, etc.), la police multiplie les interventions ciblées au cœur de Exarchia, les arrestations « préventives » ou avec incarcération immédiate sans aucun « mandat d’accusation » dans les squats politiques, et les camarades se retrouvent dans une position délicate. La guerre ouverte contre les groupes révolutionnaires est enclenchée et officielle spécifiquement depuis l’incarcération des combattants du groupe L.R.

Les patrouilles des Brigades Delta (voltigeurs à moto) sillonnent régulièrement les rues et représentent la force répressive la plus agressive et offensive contre la population.

Le dernier grand mouvement social fut le mouvement des étudiants avec 350 facs occupées sur 400 entre août et début octobre 2011, occasionnant une répression implacable. Aujourd’hui, les portes et fenêtres des universités gardent encore la trace des affrontements de la fin de l’été, détruites. Mais des luttes locales à l’échelle des quartiers s’organisent progressivement : ainsi, à Thessalonique, face aux nouvelles taxes concernant l’électricité, des Comités Populaires se mettent en place par quartier. Dans un de ces quartiers, par exemple, trois Comités différents se sont créés, chacun avec une assemblée de quartier hebdomadaire (le  samedi en général) : un Comité initié par les groupes staliniens du PAME et du KKE, un Comité où prédomine la tendance « socialiste modérée » et un troisième à influence anarchiste et appuyé par les groupes du squat libertaire « Ethernet ». Des luttes à l’échelle de quartier se développent ainsi avec manifestations de quartier, occupations et actions de blocage. Si ces trois structures horizontales et décisionnelles demeurent bien distinctes, il arrive que les trois se fédèrent pour des manifestations communes, qui ont déjà abouties à des actions d’occupation du siège des services municipaux de l’électricité. Lorsque ce sont des groupes anarchistes qui appellent à des manifestations de quartier, se joignent environ 1000 personnes, suivies d’une assemblée populaire décisionnelle.

Après toutes sortes de discussions avec de nombreux camarades, l’état de la situation sociale et révolutionnaire en Grèce peut être résumée de la meilleure manière à travers la traduction (non parfaite) de ce dernier communiqué des combattants d’Athènes :

« Nous traversons une période de crise économique “profonde” ; une autre crise artificielle. La durabilité du système capitaliste est évaluée, notamment sur le critère de “crises” semblables depuis de nombreuses années maintenant. Une expérience organisée par peu, d’habitude avec des citoyens dociles et apprivoisés comme des cochons d’Inde ; le peuple qui passionnément (et parfois sans aucune passion) supporte et loue son droit de choisir ceux qui l’appauvrira et le trompera pendant les quatre années suivantes. Mais ce “beau” flux du capitalisme est essentiellement détruit jour après jour, puisque la population commence à se rendre compte que le capitalisme ne mérite pas d’amélioration, mais la destruction : une fois que le rêve éloigné, cependant tangible de “la vie idéale”, à savoir la consommation gaspilleuse et constante, a commencé à s’effondrer pour une grande partie de la population. En réalité, ceux qui une fois peuvent avoir gardé leur bouche fermée, pour un rêve, sont maintenant progressivement contaminés par le virus contagieux de la révolte. À partir de là, le peuple se radicalise, comme l’histoire l’a montré dans les temps de crise systémique.

Mais le conte de fées a toujours une fin et nous retournons à la réalité la plus sauvage et brutale. Nous faisons face à un capitalisme septicémique, où la crise systémique s’approfondit à jamais, par lesquels des restes fascistes commencent à s’établir en des structures autoritaires, et la faillite désordonnée du pays semble voisine. Les fonctions permanentes du système sont l’appauvrissement économique ininterrompu de la société et les attaques répétées sur tout ce qui résiste. Cependant, malgré la dégradation continue “de la qualité” de vie, une partie énorme de la population est toujours incapable de tracer l’ennemi et la ligne de démarcation entre les deux camps. Nous ne savons pas s’il y aura un coup d’État, si on entendra des hymnes militaires, si des chars de l’armée rouleront dans le centre d’Athènes ou si les combattants seront envoyés au peloton d’exécution. Mais nous ne savons que trop bien que l’État essayera de se débarrasser de quoi que ce soit résistant à tout cela trop rapidement. De là, faisant face à la menace des masses et de heurts violents, l’État enlève le masque du capitalisme puissant d’autrefois et montre son vrai visage, impitoyable.

Ce que nous estimons être l’écroulement des structures économiques et financières n’est pas un processus d’autodestruction du système capitaliste mais sa barre logique de réajustement, sous les termes spécifiques de la survie, qui sont imposés à la plus grande partie de la population. Comment l’État infusera-t-il la crainte dans les parties radicalisées de la population, si ce n’est en envoyant les assassins des équipes de police de NATTE pour étouffer les manifestants avec des armes chimiques et battre les gens à mort pendant les manifestations ? Comment l’État bâillonnera-t-il l’effervescence libre d’idées révolutionnaires et empêchera-t-il l’aguerrissement des jeunes dans l’affrontement et dans l’action, si ce n’est en transformant le quartier d’Exarchia en une zone militarisée ? Comment faire pour que la colère sociale s’apaise, si ce n’est en mettant à jour des lois de terrorisme ? Comment envoyer ceux-là à la maison, ceux qui sont prêts à redresser leurs têtes, si ce n’est en infligeant “un coup” définitif aux combattants anarchistes, les soumettant à la justice criminelle et condamnés du simple fait d’être vindicatif, ou aux détentions injustes d’avant-procès ? Parmi tous ceux-ci, comme un nombre toujours croissant d’anarchistes emprisonnés peut être observé, nous pouvons maintenant dire avec certitude que tous ceux qui refusent obstinément de choisir leur camp dans cette guerre sont au moins incohérents avec leur camp dans l’histoire.

Pour faire un examen historique et bref du passé proche, pendant les deux dernières années (à la suite des arrestations dans Halandri), tout le milieu anarchiste a été soumis aux invectives d’un incontrôlable mécanisme répressif constamment mis à jour et amélioré, qui vise sa désintégration complète [guerre d’extermination stricte du milieu anarchiste révolutionnaire] ; par, et dans beaucoup de cas, des surveillances permanentes, par des raids et rafles dans des maisons, des lieux de prédilection et des squats, par la parade quotidienne de toutes sortes de flics dans le quartier d’Exarchia, par une criminalisation claire des relations amicales ; tandis que les détentions d’avant-procès des combattants sont accélérées via des procédures accélérées, sans même prendre en compte n’importe quelle fragile procédure ou même dans certains cas sans aucun  acte d’accusation. Bien sûr, nous n’avions jamais aucune illusion que, dans une période de junte secrète, les poursuites et accusations sont de pures inventions fabriquées de toute pièce.

De notre côté, nous avons voulu placer quatre dispositifs incendiaires samedi, le 14 janvier 2012, contre Audi et des concessions de voiture de Volkswagen, situées sur l’avenue Mesogeion dans la banlieue d’Aghia Paraskevi et vendredi, le 20 janvier, en ville contre le Ministère de la Culture dans Metsovou et Patission des rues se croisant, où ses bureaux financiers de gestion sont situés. Nous devrions clarifier que, malgré le mauvais temps samedi, le 14 janvier, nous avons décidé d’effectuer cette action, voulant envoyer un message de solidarité incendiaire aux camarades P. Masouras et K. Karakatsani, dont l’exécution  des sentences est suspendue par la Cour d’appel d’Athènes lundi, le 16 janvier. La pluie (certainement pas la brigade de pompiers) peut avoir empêché la destruction des véhicules, cependant nous sommes allés plus loin, assumant notre obligation d’effectuer une deuxième attaque et nous revendiquons les deux actions :

1- P. Masouras et K. Karakatsani, dans le cas où le fait vengeur de l’État combiné avec le démenti de l’Enquêteur M. Varela pour signer la cour dirigeant (ce n’est aucunement une coïncidence que, après le procès, elle a été promue président des juges d’appel !), décalent le processus mois après mois, remuant ainsi la guerre psychologique aux camarades.

SORTIE IMMÉDIATE POUR LES ANARCHISTES PANAGIOTIS MASOURAS ET KONSTANTINA KARAKATSANI

Sur le 19e et le 5 mars, respectivement, quand on entendra leur demande de nouveau.

Plus longtemps les camarades restent des otages, plus nous multiplierons les feux à l’intérieur de la métropole.

2- Stella Antoniou, qui est sous détention d’avant-procès dans la prison de Koridallos au cours de l’année passée, accusée pour le cas CCF, avec la preuve unique de ses relations personnelles avec le co-défendeur et le compagnon Kostas Sakkas. Et tandis que sont démenties ses réclamations à accorder une sortie de la prison, l’une après l’autre (elle attend actuellement encore une réponse), la santé de la camarade se détériore chaque jour, en raison d’une maladie rétinienne s’aggravant et qui exige une surveillance médicale rigoureuse et régulière ; quelque chose d’évidemment impossible tant qu’elle est incarcérée.

Stella Antoniou, dès le premier moment de son arrestation et à savoir le coût de ses choix, a fermement défendu ses positions politiques et ses relations amicales. C’est exactement pour cette raison qu’elle est toujours tenue dans la détention d’avant-procès, c’est exactement pour cette raison également qu’elle éprouve le bras vengeur de l’État.

La question est simple : combattre avec solidarité et dignité, ou se résigner avec soumission et crainte. Et la réponse est plus déterminée et impérative que jamais : nous sommes tout à fait côte à côte avec nos camarades, jusqu’à la victoire finale, jusqu’à la révolution, la démolition des prisons et au-delà du régime capitaliste.

Solidarité avec tous les combattants et camarades emprisonnés. »

(Intégralité du communiqué en anglais  sur Contra Info)

De nombreux groupes anarchistes décident de sortir de l’impasse défensive et appellent à une grande manifestation populaire contre leur crise et le régime capitaliste autoritaire le samedi 4 février prochain.

Pour une offensive internationale dans la guerre de classe.

L. et I., 26 janvier 2012.

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