Comment les chômeurs algériens s’organisent depuis l’été dernier

Pourquoi le mouvement des chômeurs est passé aux menaces

Après les violences de la semaine, Yahia Bounouar, journaliste indépendant qui suit le mouvement des chômeurs depuis plus d’un an, raconte de l’intérieur les évolutions qui conduisent la Coordination à hausser le ton face aux autorités.

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Jeudi 5 juillet 2012. Avec une trentaine de ses camarades venus de plusieurs wilayas du pays, Tahar Belabès organise un rassemblement sur la place du 1er Mai à Alger. Malgré le surprenant et imposant cordon sécuritaire, les manifestants s’installent sur la place et tiennent leur sit-in pendant près d’une heure. Ils seront ensuite interpellés et passeront la journée dans différents commissariats de police de la capitale. Cet événement marquera la véritable naissance de la Coordination nationale pour la défense des droits des chômeurs. En effet, jusqu’à cette date, la CNDDC fonctionnait sous l’aile du Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (Snapap).

Le rassemblement du 5 juillet est la première action organisée, contre l’avis du Snapap. Le scénario se répétera une seconde fois en février 2013. Fin janvier, le syndicat, avec d’autres organisations, décide d’un rassemblement devant le ministère du Travail pour le 25 février, évitant soigneusement le 24, date anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures en 1971. Aussitôt, Tahar Belabès annonce, au nom de la CNDDC, une marche entre Ouargla et Hassi Messaoud pour le 24 février. C’est un double défi, et il le sait. Le noyau de militants change dès lors de stratégie et de tactique. Alors qu’auparavant, il se contentait de communiquer sur internet et de s’appeler les uns les autres au téléphone réunissant quelques dizaines de militants, ils décident cette fois-ci de s’organiser.

Terrain

Une première réunion installe un groupe chargé de préparer la marche : sécurité, communication, affichage, logistique, etc. En parallèle, des réunions sont organisées dans chaque quartier de la ville qui désigne chacun un représentant pour les réunions de préparation. Un appel à la cotisation est lancé et chacun y va de son petit billet. Des tracts sont imprimés, des gilets pour les personnes chargées de la sécurité sont achetés, les slogans sont validés et les banderoles immédiatement préparées. Le 24 février 2013, c’est la surprise. Plusieurs milliers de jeunes marchent sur Hassi Messaoud. Ils seront bloqués au bout de 25 km au barrage fixe à la sortie de la ville et se disperseront dans le calme. Pas un seul geste de violence n’est signalé.

La CNDDC a relevé le défi. Le lendemain à Alger, le rassemblement devant le ministère ne regroupera, comme d’habitude, que deux à trois cents personnes. Le succès de la marche du 24 février amène avec lui, paradoxalement, son lot de pressions, de menaces et d’intimidations. Tahar Belabès et le noyau de militants qui l’entoure ne connaissent qu’une seule réponse : le terrain. Forts de l’expérience du 24 février, ils décident alors de lancer un appel à un rassemblement « Millioniya » pour le 14 mars sur la grande place face à l’APC, rebaptisée, symboliquement « place Tahrir ». Inquiets, paniqués pour certains, les dirigeants locaux et nationaux, plutôt que de prendre conscience de la colère des jeunes et d’ouvrir des discussions, versent immédiatement dans la manœuvre. Les jeunes sont accusés de faire dans la sécession, d’être manipulés par « une main étrangère » et par l’éternel épouvantail : « les islamistes ».

Propagande

Le samedi 9 mars, un quotidien arabophone proche du régime accuse même le leader du mouvement, Tahar Belabès, d’avoir préparé le rassemblement du 14 mars en Suisse alors que celui-ci ne dispose pas de passeport. « Ils le savent, dit-il, mais qu’importe, le démenti sera publié après le rassemblement, le but étant de casser la mobilisation. » C’est ce qui se passera effectivement, le démenti ne sera publié que le vendredi 15 mars. Le lundi 11 mars, la télévision offshore organise, avec des élus locaux et le wali, une émission en direct de Ouargla, en présence de quelques jeunes présentés comme des dissidents de la CNDDC au cours de laquelle est annoncée l’annulation du rassemblement.

Cette campagne de propagande et d’attaque aura l’effet inverse et amplifiera le mouvement de sympathie pour les jeunes de la CNDDC et notamment pour Tahar Belabès. Résultat, le 14 mars, des milliers de personnes répondent à l’appel des chômeurs. Le rassemblement est un succès. La presse nationale et internationale couvre l’événement. Le lendemain, en visite dans une autre ville du Sud, à Béchar, le Premier ministre emboîte le pas et reconnaît la légitimité des revendications des jeunes de Ouargla. Face à ce retournement, les comités de wilaya de la CNDDC s’enflamment. À Ménéa, Adrar, Metlili, Djelfa, Médéa, les rassemblements se multiplient. À Laghouat, les jeunes chômeurs appellent à un grand rassemblement pour le samedi 23 mars, ceux d’El Oued pour le 30, Batna pour le 4 avril.

Dialogue

Le lundi 18 mars, alors que les préparatifs pour Laghouat s’accélèrent, Tahar Belabès est contacté pour rencontrer de hauts responsables, dont le Premier ministre. Ne refusant pas le dialogue, il répond qu’il doit s’organiser et consulter sa base, constituer une délégation nationale et préparer une plate-forme de revendications. Pendant ce temps, un groupe d’une quarantaine de députés, envoyé par les autorités, organise une série de conférences dans les wilayas. Partout, ils seront chassés par les jeunes et leurs conférences seront annulées : à Laghouat d’abord, puis à Ghardaïa, à Metlili et enfin à Ouargla. Devant l’affront, ils mettront fin à leur mission. Le 23 mars, le second grand rassemblement à Laghouat est également un succès mais aussi et surtout une démonstration de la capacité des jeunes à s’organiser et à occuper pacifiquement l’espace public. C’est ce qui fait peur aux autorités.

À partir de cette date, alors que les militants s’attendaient à l’ouverture d’un dialogue de la part des autorités, ils sont surpris par la montée en puissance de la répression. À Ouargla, les gendarmes chargent violemment un rassemblement pacifique de quelques centaines de chômeurs. À Ghardaïa, le rassemblement vire à l’affrontement, et le 26 mars, 18 militants sont arrêtés et tabassés. Huit d’entre eux sont emprisonnés. Sur le terrain, ce sont les « agents » du régime qui poussent les jeunes à la violence. La CNDDC, qui appelaient au dialogue dans ses précédents communiqués, hausse le ton.

Diviser

Accusant les autorités « d’utiliser la violence pour discréditer un mouvement qui revendique ses droits de manière pacifique », la CNDDC menace de « sortir dans la rue dans différentes wilayas et fait porter aux autorités l’entière responsabilité des éventuels dérapages ». Tahar Belabès n’en croit pas ses yeux : « Le régime a utilisé toutes les cartes contre nous : régionalistes, sécessionnistes, main étrangère et maintenant il utilise la violence. Je me retrouve avec mes camarades à calmer les jeunes au moment où les représentants de l’État les poussent à la violence. C’est incroyable. À Ghardaïa, le régime tente de diviser les Mozabites et les Arabes, mais ça ne fonctionnera pas. Après le rassemblement d’El Oued, prévu le 30 mars, nous préparons un autre rassemblement “Millioniya” pacifique, à Ghardaïa, en solidarité avec nos camarades arrêtés. »

Entre ces jeunes, ces chômeurs, qui n’ont plus rien à perdre et qui viennent de donner une leçon magistrale à tous en réussissant, pacifiquement, à redonner aux luttes sociales et politiques de la dignité et de la vivacité et un régime qui semble totalement dépassé et incapable de réagir, le bras de fer est engagé.

Leur presse (Yahia Bounouar, ElWatan.com, 29 mars 2013)

 

Le comité des chômeurs ne baisse pas les bras
Une nouvelle marche pour se faire entendre

Après Ouargla et Laghouat, c’est à la place Maquam Echahid de Oued Souf qu’une manifestation est prévue aujourd’hui.

Deux semaines après le succès du rassemblement de Ouargla qui avait recentré le débat autour du chômage et battu en brèche les tentatives de division et de court-circuitage de la lutte des chômeurs du Sud, accusés de séparatistes répondant à des agendas extérieurs, la Coordination nationale de défense des droits des chômeurs (CNDDC) est à la croisée des chemins aujourd’hui, le sit-in prévu à El Oued est une nouvelle mise en garde pour le gouvernement.

La violence de la répression policière et le brouillage des cartes ont décuplé la pression sur les épaules de Tahar Belabès qui lance une réorganisation des troupes et un recentrage des efforts sur l’essentiel pour contrecarrer les tentatives de déstabilisation du mouvement des chômeurs. Ainsi, au moment où la CNDDC, initiatrice du mouvement de protestation des chômeurs du Sud, s’apprêtait à nommer des délégués les représentant de chaque wilaya pour entamer des négociations avec le gouvernement et au lendemain des troubles de Ghardaïa, une rencontre à Alger a regroupé des chômeurs et des notables de Ouargla et Ghardaïa et les ministres de l’Intérieur, de l’Agriculture et des Ressources en eau. Une rencontre sous le sceau du secret, dont aucune image ou déclaration n’a filtré, hormis un communiqué succinct à l’APS faisant état « de la poursuite des rencontres périodiques pour cerner les aspects socioéconomiques relatifs à l’emploi ».

Rien ne semble donc avoir changé depuis le rassemblement de Ouargla, puisque le gouvernement continue ses réunions techniques où des décisions unilatérales sont communiquées aux mêmes interlocuteurs, des chômeurs et des notables triés sur le volet, sans cesse décriés par ceux qui occupent la rue et dont certains ont été renvoyés de la place « Tahrir » deux semaines plus tôt. Les différents communiqués de la CNDDC ont simultanément réagi aux événements via les réseaux sociaux, soulignant l’inadéquation des réponses du gouvernement : une main de fer qui réprime tant à Ouargla qu’à Ghardaïa, où des militants des droits de l’homme et des chômeurs sont violemment arrêtés, traduits devant les tribunaux et privés de leur liberté, et la langue de bois habituelle devant une assistance en mal de représentativité. Dénoncer la répression et les représentants sélectionnés par le gouvernement, communiquer à propos des prochains rendez-vous, tels sont les objectifs du moment, explique Tahar Belabès.

Entre-temps, le troisième rendez-vous annoncé par la CNDDC est en branle. Rien ne semble entamer la volonté de ces chômeurs décidés à aller jusqu’au bout de leur démarche en déplaçant leur manifestation pacifique à travers plusieurs wilayas. Ainsi, après Ouargla et Laghouat, c’est à la place Maqam Echahid de Oued Souf que la troisième « Milionya » se déroulera aujourd’hui. Rachid Aouine, un organisateur interpellé puis relâché en début de semaine par la police, a tenu à tranquilliser les esprits et confirmer, via les réseaux sociaux, le maintien de ce rassemblement que beaucoup donnaient pour annulé. De même que pour les précédents rendez-vous, les rumeurs vont bon train et tous les coups sont permis pour dissuader les marcheurs. Mais le rassemblement d’El Oued aura bien lieu et revêt même une importance vitale pour la CNDDC dont l’objectif de l’heure est de démontrer, si besoin est, sa cohésion, sa mobilisation et le maintien de ses revendications. 

Leur presse (Houria Alioua, ElWatan.com, 30 mars 2013)

 

Ghardaïa : 17 personnes devant la justice

Les 17 militants des droits de l’homme et manifestants arrêtés, mardi, lors des affrontements avec les forces de l’ordre, ont finalement été présentés hier après-midi devant le tribunal de Ghardaïa.

La présentation des prévenus s’est poursuivie jusqu’à une heure tardive de la soirée en l’absence de la presse locale, dont les représentants ont été empêchés d’assister à l’audience. L’ambiance reste tendue après les violents affrontements de la veille entre policiers et jeunes de la ville de Ghardaïa, la vallée ayant renoué avec les émeutes après le tabassage en règle et l’arrestation de plusieurs militants des droits de l’homme et membres du Comité national des droits de chômeurs (CNDDC) qui ont tenté d’empêcher la tenue de la traditionnelle fête du tapis dans la capitale du M’zab, appelant les autorités locales à s’occuper plutôt des problèmes des jeunes chômeurs. Une nombreuse foule s’est rassemblée dès les premières heures d’hier pour dénoncer ces arrestations et réclamer la libération des détenus tant devant le siège de la sûreté de wilaya que le tribunal de Ghardaïa.

Selon un communiqué signé Abouna Brahim du bureau local de la Ligue des droits de l’homme de Ghardaïa, « alors que tout le monde s’attendait à une remise en liberté des détenus de la veille en guise de mesure d’apaisement, toutes les tentatives de s’enquérir sur leur état de santé se sont soldées par une fin de non-recevoir de la part des responsables de la sûreté de la wilaya et du parquet qui ont refusé d’accorder toute audience ou droit de visite aux familles ainsi qu’aux membres de la LAADH ». L’état de santé de Soufghalem Kacem, membre de l’Observatoire des droits de l’homme inquiète sa famille et ses amis qui tiennent à dénoncer la provocation des forces de l’ordre et leur intervention musclée, ce qui a choqué les manifestants et engendré de graves blessures chez plusieurs d’entre eux.

Leur presse (Houria Alioua, ElWatan.com, 28 mars 2013)

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